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L'automatisme physiologique est de la finalité

iixée; il n'est jamais primitif. La fonction suppose l'organe. Or l'organe lui-même présente éminemment les caractères de la convenance complexe. La structure organique est un moyen dont la fonction tout entière est la fin. Ici se poursuit l'analogie avec les machines de l'industrie humaine. Leur fonctionnement est un processus complet de finalité : la pièce de dix centimes introduite dans le distributeur est le terme initial, le terme tinal est la chute d'une tablette de chocolat; le processus est clos, il peut se recommencer. Mais ce processus tout entier est lui-même le terme final d'un autre processus de finalité, dont la machine est le moyen, dont le terme initial est le constructeur. Seulement le constructeur d'une machine artificielle est un ouvrier intelligent, tandis que les structures organiques, à part les plus récentes acquisitions des animaux supérieurs, se forment par une évolution où l'intelligence n'a point de part.

L'aphorisme La fonction crée i'org-aiie exprime avec une parfaite netteté le caractère téléologique de ce nouveau problème. Qu'est-ce à dire sinon que l'organe est le résultat d'une fonction créatrice qui s'est exercée d'une part au cours du développement individuel, d'autre part au cours de l'évolution spécifique et que la cause initiale de cette fonction créatrice d'organe est la nécessité même de cet organe. Comment le besoin de l'organe est-il cause de son apparition ?

Comme d'autre part la fonction suppose l'organe, la création organique est fonction, non pas de Torgane qu'elle crée, mais de quelque autre. Toute création organique est transformation et évolution.

230. — Il y a d'ailleurs une difTérence radicale entre le développement individuel et l'évolution spécifique. Le développement individuel est une finalité fixée, un automatisme. L'embryologie n'en a point encore pénétré le mystère. Elle nous fait assister à des transformations dont chaque phase est pour nous un sujet d'étonnement. On a beau rapprocher l'ontogenèse de la phylogénèse et remarquer que les phases de celleci se retrouvent en raccourci dans celle-là ; cette comparaison n'apporte aucun éclaircissement, car la meilleure explication qu'on ait donnée jusqu'ici de l'évolution spécifique, la sélection naturelle, paraît manquer absolument dans le développement

individuel. Mais si nous cherchons ce que nous ne savons pas, nous savons au moins ce que nous cherchons : sous quelles influences s'accomplissent les phases de ce développement? Quel est le terme initial de chacune d'elles, quel est celui de leur enchaînement total ? Alors même que ces transformations successives nous apparaîtraient comme une série de causes et d'effets, chaque terme déterminant le suivant, notre étonnement ne cesserait pas, car nous ne comprendrions pas comment un processus de convenance si parfaite et de complexité si prodigieuse est orienté vers son terme final. Il nous faudrait en outre reconnaître au moins dans quelques-unes de ces causes le caractère de terme initial, et fermer le cycle de l'automatisme.

231. — Pour l'évolution de l'espèce, la diflTiculté est d'un autre ordre. Il ne s'agit plus d'automatisme. La transformation de l'organe par la fonction n'est pas une fonction définie et fixée d'un autre organe. Ch. Darwin a résolu le problème par la sélection natiu^elle. Cette idée est devenue aujourd'hui aussi indispensable à la biologie que la loi de gravitation l'est à l'astronomie, ou la théorie des ondulations à la physique. Comme principe d'interprétation des faits, c'est autant une méthode qu'une doctrine ; à ce titre elle ressortit à la logique.

L'évolution organique n'étant pas fonction d'un organe approprié, nous ne pouvons espérer trouver à l'origine de chaque transformation une cause qui la dirige dans un sens déterminé. La nouveauté, en tant que nouveauté, ne saurait être une fin ; il n'y a de finalité que dans la conservation et la fixation de la nouveauté : le nouveau subsiste à condition qu'il soit un avantage. Des causes multiples et désordonnées, qui n'admettent aucune contingence, aucun hasard au sens d'absence de nécessité, car alors elles ne seraient pas des causes, mais qui sont pur hasard, au sens d'absence de finalité, produisent des effets dans tous les sens ; un choix, une sélection s'opère parmi les effets de ces causes. Les séries commencées par les unes s'arrêtent presque aussitôt, d'autres se poursuivent plus ou moins loin, d'autres ont devant elles un avenir indéfini. Le progrès se réalise au prix d'une énorme quantité d'échecs, d'énergie dissipée et de matière gâchée.

La concurrence n'est pas essentielle à la sélection. Elle

n'est pas d'ailleurs le seul agent de sélection : avant qu'il y ait sur^'wance du plus apte, il y a élimination des non-adaptés. Mais la concurrence vitale, c'est-à-dire le conflit des processus de finalité est une cause prodigieusement elficace d'élimination et le plus puissant des agents de sélection.

232. — L'objection qu'on a faite le plus souvent à nos vues consiste à dire que la sélection darwinienne n'est pas la finalité, qu'elle en est au contraire la négation ; quelques-uns veulent même y voir une forme ralfinée du mécanisme biologique. La détermination de la cause par son effet, du présent par l'avenir leur semble être l'essence même de la finalité ; ils prennent cette impossibilité pour la définir, en sorte que toute théorie finaliste aurait pour condition préalable d'être absurde. Peu nous importe qu'au nom d'une définition conventionnelle on donne ou refuse le nom de finalité à notre manière de concevoir l'ordre des choses. Il suffit que la difficulté soit levée. Mais il est étrange de tenir à sauver la finalité après l'avoir définie justement par ce qu'elle a d'inintelligible et de contradictoire.

Mais comment nier que la sélection darwinienne soit une notion téléologique ? Elle est un choix, son nom même l'indique, ou, si l'on préfère, un triage ; elle est une adaptation, une survivance des mieux adaptés; elle est un progrès*. Toutes ces notions ne sont-elles pas téléologiques ? La prépondérance d'une cause parce que son effet est un avantage est une notion tout à fait étrangère au mécanisme. L'idée de concurrence est aussi nettement téléologique que celle de sélection. Des forces mécaniques sont concourantes, non concurrentes ; la concurrence est le conflit des tendances, bien différent de la composition des forces.

Si l'on se refuse à reconnaître la finalité dans la sélection, c'est peut-être que la doctrine darwinienne n'élimine pas complètement le hasard, et même en fait usage. Mais, nous l'avons vu, il ne saurait être question d'un finalisme universel, réglant,

I. Il y a des faits de régression. D'ordinaire tin regrès est une cause d'infériorité et par suite d'élimination à plus ou moins longue échéance. Mais très fréquemment aussi des faits de dissolution, de retour à des formes organiques plus simples, à des modes d'existence plus restreinte, des faits de véritable déchéance, sont une condition de survie : dans ce cas, le regrès est un progrès, car il est une meilleure adaptation.

comme le déterminisme, jusqu'aux moindres détails des faits. L'être individuel se développe sous des influences ancestrales qui tendent à reproduire en lui le type spécifique, et aussi sous l'influence des circonstances de temps et de lieu, qui produisent les différences individuelles. Ce fait qu'il n'y a pas deux individus entièrement semblables dans une même espèce est tout ce que Darwin a pris pour accordé ; à cela se réduit « l'accident heureux » qu'on lui a tant reproché.

La doctrine de Lamarck fait une part plus grande à l'activité vitale : l'être s'adapte à son milieu ; il se défend, s'ingénie, s'évertue ; il se transforme parce qu'il ne veut pas périr. L'agent de la mutation est l'ensemble de ces forces qui résistent à la mort par lesquelles Bichat définissait la vie. Selon Darwin, c'est la sélection qui agit sur l'être : Il est transformé plus qu'il ne se transforme. Mais la concurrence vitale suppose tout aussi bien cette activité défensive, ces forces qui résistent à la mort. La téléologie biologique, encore une fois, n'a pas pour but de résoudre le problème de l'origine de la vie, d'expliquer la vie en se passant d'elle ; elle est une interprétation du détail des faits biologiques. Son rôle n'est pas de réduire et d'éliminer la vie comme élément original, mais de comprendre comment elle agit, pas plus que la physique n'est considérée comme illusoire ou impuissante parce qu'elle n'élimine pas la matière ni l'énergie et n'en explique pas l'origine en partant du non-être ou du pur espace.

233. — Il nous reste l\ montrer que la finalité n'est jamais autre chose que ce que nous venons de décrire.

Elle ne suppose, en son essence, ni la sensibilité ni l'intelligence; autrement comment se rencontrerait-elle dans la vie végétale? Quand elle s'accompagne de sensibilité ou d'intelligence, elle les utilise ; mais son essence n'en est pas changée.

La sensibilité est un moyen de sélection. Le plaisir et la douleur ne se rencontrent sans doute jamais sans des tendances correspondantes. A supposer que la sensibilité puisse être complètement dépourvue d'intelligence, ou s'accompagner seulement d'une obscure conscience, sans raisonnement, sans prévision ni calcul, la douleur est une cause de changement. L'être qui souflVe s'agite. En l'absence de toute finalité intentionnelle, ses mouvements sont des essais que rien ne dirige ;

ils opèrent cependant une sélection ; ils tendent à éliminer les états et les actes qui s'accompagnent de douleur, à conserver et à répéter ceux qui s'accompagnent de plaisir.

La sélection tend à fixer sous forme d'automatisme et de réflexe tout état, tout mouvement ou changement accompagné ou suivi de plaisir ou de cessation de peine. Le plaisir et la douleur, ainsi que les appétits comme la faim et la soif deviennent ainsi des éléments fonctionnels. Pour tout animal et pour riiomme lui-même, quand ils se trouvent dans les conditions auxquelles leur espèce est depuis longtemps adaptée, le plaisir, la douleur et les appétits sont en rapport étroit avec l'utilité de l'individu ou de l'espèce. Les substances nutritives et salutaires se signalent par un goût ou une odeur agréables, les substances nuisibles ou toxiques par un goût ou une odeur répugnants ; l'excès de chaleur et de froid sont douloureux quand ils sont nuisibles ou dangereux; la température la plus agréable est aussi la plus favorable. La sélection a opéré cette adaptation de la sensibilité aux besoins, et à son tour la sensibilité est un besoin de sélection. Elle se trouve naturellement en défaut quand le vivant est transporté dans un milieu nouveau auquel il n'est pas adapté. L'acclimatation des animaux a parfois échoué parce qu'ils mangeaient sans répugnance des plantes vénéneuses inconnues dans leur pays d'origine. Des substances toxiques peuvent avoir pour nous un goût agréable, des remèdes bienfaisants un goût détestable, mais ce sont des produits artificiels et récents de l'industrie humaine. Ainsi dans un processus de finalité, le plaisir et la douleur ne sont pas le vrai terme initial; c'est le besoin, le manque de quelque chose qui est un avantage. Dans le besoin senti, le sentiment du besoin est un signe, un guide de l'activité, qui rend la sélection des actes plus rapide et plus sûre.

234. — Le même tâtonnement se rencontre dans la finalité intelligente. Il est inexact de la définir la causalité de l'idée, car l'idée n'y est pas le terme initial, mais un moyen. Elle dirige l'activité vers la fin ; mais il faut d'abord que l'activité ait une fin. Le terme initial est ici encore le manque de quelque chose qui est un avantage. Des voies diverses sont successivement essayées, mais elles ne le sont qu'en pensée ; il en résulte une triple économie, d'abord une économie de

temps, carie sujet s'épargne la tentative dontl'échec est prévu; ensuite une économie d'efifort ; enfin une économie de l'être lui-même, car la tentative infructueuse échoue souvent par l'élimination de l'être qui s'y engage. C'est la règle dans la sélection naturelle, où ni l'intelligence ni la sensibilité n'interviennent.

Toute finalité, intelligente ou non, est un choix entre des possibles. Elle suppose qu'à un moment donné, il y a une certaine ambiguïté, que la série des faits pourrait se dérouler dans plusieurs directions différentes. Mais, remarquons-le bien, cette ambiguïté n'est pas contingence. Ce n'est jamais arbitrairement et sans raison suffisante qu'un possible se réalise à l'exclusion des autres ; l'ambiguïté des futurs est toujours une apparence, qui tient à ce qu'on fait abstraction de quelque circonstance déterminante. Ainsi une plante peut être plus ou moins gorgée de sucs, les raisins de cette année pourront être plus ou moins juteux, plus ou moins sucrés; ils seront plus juteux si la saison est pluvieuse, plus sucrés si elle est chaude ou sèche. Il n'y a là que des possibilités conditionnelles. Des déformations très diverses des fleurs régulières peuvent se produire, et de fait on en observe accidentellement d'anormales. La déformation accidentelle qui est un avantage est en réalité la seule qui puisse se fixer et devenir spécifique ; les autres ne paraissent possibles que si l'on fait abstraction de quelque circonstance déterminante, qui est ici précisément la cause sélective.

La sélection naturelle est l'essai effectif de tous les possibles. Celui qui est le meilleur ne l'emporte que par Tépreuve de sa supériorité. La finalité intelligente est plus rapide et plus économique, parce que les possibles sont jugés avant que d'être essayés ; ou plutôt les essais sont faits idéalement au lieu d'être faits réellement. Elle est donc aussi une sorte de sélection qui s'opère entre les idées. Le Dieu de Leibnitz conçoit dans sa pensée tous les mondes possibles, les compare, les juge et réalise le meilleur. La causalité efficiente ne suffit pas à rendre compte de l'univers, car la toute-puissance divine pouvait réaliser un monde différent de celui-ci : au point de vue de la causalité, il y avait plusieurs mondes possibles; mais la bonté de Dieu ne pouvait réaliser que le meilleur : au point .de vue de la finalité, il n'y avait qu'un monde possible. Il y a

donc, dans l'entendement divin, concurrence entre les possibles et sélection du meilleur. Les choses ne se passent pas autrement dans nos propres délibérations. Il y a concurrence entre les divers partis que nous pouvons prendre et sélection de celui qui est ou qui nous semble le meilleur.

L'analogie est complète entre la finalité intelligente et la finalité inintelligente ; seulement l'intelligence abrège le chemin et diminue la dépense. La finalité n'est donc point la marque caractéristique et comme le sceau que l'intelligence imprime à ses œuvres. La finalité intelligente est un mode déterminé de la finalité en général.

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