I. — L'Esprit scientifique
241. — La raison est commune à tous ; il n'y a à cet égard ni diversité ni inégalité entre les esprits. « Le bon sens, a dit Descartes, est la chose du monde la mieux partagée ». Mais si tous les esprits sont également et uniformément raisonnables, ils sont inégalement et diversement intelligents.
Cette diversité réside en partie dans l'intelligence ellemême. « Pour moi, dit encore Descartes, j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, la mémoire aussi ample et aussi présente, l'imagination aussi nette et aussi distincte que quelques autres. )> Penser beaucoup en peu de temps, avoir des souvenirs abondants et les trouver à sa portée quand on les cherche, se représenter aisément et distinctement les choses absentes, voilà certes de grands avantages qui rendent l'effort intellectuel facile et fécond. \J ini>ention semble être la plus éminente des qualités intellectuelles : un homme intelligent trouve ce dont d'autres ne s'avisent point. Or l'apparition des idées dans la conscience est régie par des lois d'association qui sont les mêmes pour tous les esprits. Mais un esprit avisé, outre qu'il a sans doute la pensée prompte, la mémoire ample et présente, l'imagination nette et distincte, a aussi plus d'adresse à saisir le parti qu'il peut tirer des idées qui se présentent à lui.
Cette supériorité intellectuelle, quand elle est éminente, s'appelle talent ou génie. L'esprit scientifique n'est ni l'un ni l'autre ; il peut être très parfait chez des hommes ordinaires. Il consiste à avoir la tête bien faite et ne suppose aucune
qualité intellectuelle que celles qui sont le fonds commun de toutes les intelligences. Car, s'il comportait quelque qualité spéciale ou quelque développement exceptionnel des qualités normales, la science n'aurait pas de valeur universelle : la vérité ne vaudrait que pour les savants.
242. — L'esprit scientifique est donc fait de qualités extraintellectuelles, notamment de qualités morales. La première en importance est V amour de la vérité. La médiocrité intellectuelle n'est souvent qu'une trop prompte résignation à l'ignorance. On a peur de sa peine ; on aime mieux ne pas savoir que de chercher à savoir, ne pas comprendre que de chercher à comprendre. On répugne à l'effort intellectuel au lieu d'y trouver sa joie.
La sincérité intellectuelle est à peine distincte de l'amour de la vérité ; la distinction apparaît mieux entre les défauts qui leur sont contraires. Tel s'accommode de l'ignorance par paresse d'esprit, tel autre accepte l'erreur faute de comprendre le prix inestimable du vrai et d'en avoir le goût. L'un manque de courage, l'autre d'honnêteté. Le premier est un pauvre esprit, le second un mauvais esprit. Celui-ci peut avoir une vie intellectuelle intense, se plaire au jeu des idées, jouir de l'activité de sa pensée, de son ingéniosité, de sa fécondité ; celui-là demeure inerte.
243. — La science réclame des esprits vigoureux, solides, précis. Ces trois qualités n'en font qu'une, car la précision des ajustements logiques en fait la solidité et la solidité, c'est la force. Sont-ce là des qualités intellectuelles? Tout le monde peut être précis : il suffit de s'en donner la peine. Donc tout esprit peut être solide et vigoureux : il n'y a qu'à le vouloir. C'est une affaire de soin, d'attention et de persévérance. Il faut être difficile pour soi-même, se surveiller sans négligence et se juger sans partialité. Les vertus élémentaires de la vie pratique relèvent des mêmes conditions. Ce n'est pas l'esprit qui est vigoureux, c'est la volonté. On vaque à ses occupations intellectuelles, comme à ses autres besognes, avec plus ou moins d'application et de patience. Cela ne veut pas dire que tous soient également capables d'énergie et de persévérance : il y a des faibles et des forts ; et sans doute les mêmes hommes
peuvent être forts pour une certaine activité et faibles pour une autre.
ha pénétration et la p/^ofondeur sont des formes spéciales de la vigueur de la pensée. Ce sont encore des qualités morales. L'esprit superficiel est trop indulgent pour lui-même. Il se contente de peu : d'ordinaire il se contente de ce qui suffit pour obtenir un effet. 11 n'est pas ici question du rhéteur et du sophiste qui ne cherchent qu'à faire illusion ; ceux-là, on ne leur reproche pas d'être superficiels, pas plus qu'on ne reproche au voleur et à l'assassin de manquer de délicatesse. Ecartons ces scélérats de la pensée et ne retenons que les esprits doués au moins d'un minimum de loyauté intellectuelle. Ils manquent de pénétration ou de profondeur s'ils arrêtent leur investigation dès que les idées qu'ils ont trouvées fournissent la matière d'une jolie page, d'un exposé clair, harmonieux, pondéré, de bonne mine. Ils sont enclins à prendre ces qualités pour un critère de la valeur des idées ; en quoi ils commettent une faute de logique, car la valeur des idées ne peut être estimée que d'après les règles du vrai et du faux. Plus artistes que savants, ils ont hâte de passer du travail de recherche au travail de présentation et de mise en œuvre. Les mêmes qualités d'ordre et de clarté, nécessaires à la mise en œuvre, serviraient à l'analyse et à la recherche ; ils pourraient donc être pénétrants et profonds, s'ils avaient un désir plus sincère et plus ardent d'aller au fond des choses ^
« Je suis comme les petits ruisseaux, disait modestement Voltaire : ils sont clairs parce qu'ils sont peu profonds. » Un esprit pénétrant demeure clair même quand il approfondit. Il sait trouver le rayon qui pénètre à l'intérieur des choses et qui les illumine. C'est qu'il apporte l'ordre dans la confusion, s'applique à saisir exactement ce qu'il aperçoit, le sépare de ce qu'il n'a pas éclairci. La précision est pour lui une sûreté ; c'est sur elle qu'il compte pour aller avant.
La pénétration est la véritable profondeur. Mais on donne aussi le nom d'esprits profonds à ceux qui s'aventurent hardiment dans les ténèbres et se saisissent avidement de ce qu'ils ne font qu'entrevoir. Tandis que l'esprit pénétrant demeure
I. J'appelle profond celui qui approfondit. On entend aussi par là celui qu'on peut approfondir. Il ne s'agit plus alors d'une qualité de l'esprit, mais d'une qualité de l'œuvre qu'il a laissée.
clair même quand il est profond, l'esprit profond n'a pas peur d'un certain déparé d'obscurité. Souvent sa curiosité s'excite à mesure que l'ombre s'épaissit ; il a plus de joie à l'explorer en tâtonnant comme un aveugle qu'à s'instruire de ce qui se voit en demeurant dans la lumière. Aussi est-il plus intéressant par ce qu'il suggère que par ce qu'il exprime, par l'abondance et la nouveauté des idées que par leur solidité ou leur rigueur. Il est le pionnier de la pensée. On lui doit les premières explorations des terres inconnues. Mais il faut que d'autres viennent après lui pour relever, occuper et mettre en valeur les régions qu'il a signalées.
244. — La force et lu finesse sont plus près d'être réellement des qualités intellectuelles. Dans la recherche de la vérité, on se trouve tantôt en présence d'une grosse besogne et tantôt d'un travail délicat et minutieux : l'une et l'autre ne peuvent être exécutés ni avec le même outil, ni par le même ouvrier. On ne prend pas une lame de rasoir pour tendre une bûche ni une scie de charpentier pour faire des préparations d'histologie. Certains esprits sont comme une lame bien coupante, une aiguille bien affilée, une pince souple et légère qui ne déchire ni ne froisse ; d'autres sont comme un marteau dur et lourd, un levier qui ne fléchit pas, une tenaille qui ne laisse pas échapper ce qu'elle a saisi. Ou bien encore l'un ressemble aux doigts agiles d'une femme ou d'une fée, l'autre à la rude poigne d'un manouvrier.
Dans ces aptitudes spéciales, il y a une grande part d'exercice et d'entraînement et surtout de goût naturel et de prédilection; il ne s'agit donc pas uniquement de qualités intellectuelles. Le plaisir qu'on prend à un travail, la répugnance qu'on éprouve pour un autre sont des faits affectifs et moraux. L'intelligence a des procédés différents pour manier des objets différents ; certains esprits réussissent mieux certaines opérations. Mais l'intelligence soumet tous ses objets aux mêmes exigences d'ordre, d'universalité et de nécessité. Le gros outil, comme le fin instrument dit de précision, doit avoir les surfaces, les dimensions, les proportions, les articulations, la rigidité, le poids qui conviennent exactement aux opérations qu'on lui demande. Ce qui est lourd et volumineux doit être aussi parfaitement adapté à sa fin que ce qui est léger et menu.
Un bon marteau-pilon est un instrument de précision à sa manière, aussi bien qu'un microtome. Il donne juste la brutalité qu'il faut, quand il faut et où il faut, de même qu'un bon microtome tranche sans bavures à intervalles réguliers et connus. La force ne va pas sans la finesse, car toute grossièreté est faiblesse et impuissance, ni la finesse sans la force, car plus l'outil est délicat, plus doit être sûre la main qui le conduit. Ainsi l'intelligence, à ne considérer que sa fonction logique, requiert toujours, dans ses opérations les plus diverses, la même qualité morale de probité scrupuleuse et minutieuse, c'est-à-dire de précision. Car l'acte essentiel de l'intelligence, le discernement, ne s'accommode pas de l'a peu près. Et cette qualité morale est proprement ce qu'on appelle V esprit scientifique. Dans la religion rationaliste d'un Malebranche, l'esprit scientifique est une des formes de l'amour de Dieu. Il en est même la principale, la plus divine de toutes les vertus et la plus haute expression de la piété.