II. — Le rationalisme
245- — Par une abstraction très légitime, le logicien considère l'intelligence comme si elle agissait seule (7). Cet isolement de l'intelligence est même quelque chose de plus qu'une abstraction : le savant, le philosophe, le juge impartial, et, en général, tout homme qui cherche ce qui est raisonnable, s'efforcent de réaliser pratiquement l'indépendance de l'intelligence. En fait, notre pensée ne nous est jamais indifférente ; elle est toujours émue, souvent passionnée, et il faut qu'elle le soit: elle retombe inerte et stérile dès qu'elle ne l'est plus. Raisonner froidement, avec calme, peser des raisons en enfermant sa balance, comme celle du physicien, dans une cage de verre, c'est s'affranchir momentanément d'influences dont on connaît le danger : cela même est l'effet de quelque passion. Car c'en est une que de chercher sa joie dans la sérénité d'une pensée souveraine, assez libre et assez sûre pour ne se plaire qu'à la belle rectitude du sillon qu'elle trace. Mieux encore que l'amour de la vérité, la peur salutaire de l'erreur nous fait rassembler toutes nos énergies pour y échapper, comme le bon pilote, au fort de la tempête, n'écoute
L'ESPRIT SCIENTIFIQUE ET LE RATIONALISME 38i
ni géniisscniculs ni cris, ni conseils ni prières, ni les chants d'aucunes sirènes ; si sa main ne tremhle pas, si son regard reste clair, si toute sa science de la navigation lui est présente, ce n'est pas qu'il soit insensible au danger, c'est au contraire qu'il le redoute. Le vrai courage est fait de peur ; l'impartialité puise sa fermeté dans une passion. La vie de l'esprit est une vie ardente, d'autant plus puissante qu'elle est plus ardente ; jusque dans les plus austères spéculations du savant et du philosophe, il faut dire avec les Anciens que l'Amour est le seul maître des hommes et des dieux.
Mais l'Amour a les yeux bandés, l'esprit seul est clairvoyant. La passion donne à la pensée sa vigueur, sa sève, son élan, mais il ne faut pas lui abandonner la direction. L'esprit n'atteint le vrai que par l'expérience et le raisonnement ; or,
I expérience n'est sûre que si le jugement qui la recueille n'y ajoute rien, et le raisonnement, c'est le jugement entièrement et exclusivement déterminé par des jugements.
246. — D'après certaines philosophies, l'influence des éléments non intellectuels sur le jugement peut être, sous certaines conditions, légitime et salutaire. Par elle, l'esprit peut atteindre des çéj'ités que sans elle il chercherait vaine» ment, et même les plus précieuses, les plus vitales de toutes les vérités. Cette doctrine trouve son expression la plus hardie dans le mysticisme. On pourrait, en élargissant peut-être un peu la signification de ce nom, poser l'antithèse absolue du mysticisme et du rationalisme : « Il faut, dit Platon, aller vers la vérité avec l'âme tout entière. » — Il faut, dit le rationalisme, aller vers la vérité avec la seule intelligence.
Un usage, qui paraît récent, fait employer à peu près dans le même sens les mots intellectualisme et anti-intellectualisme.
II faut prendre garde que ces mots ont aussi un autre sens. On appelle théorie intellectualiste toute théorie qui explique un ordre de faits par leurs seuls éléments intellectuels ou intelligents. Les Cartésiens, faisant consister l'acte volontaire dans le choix , l'identifient avec le jugement : c'est la théorie intellectualiste de la volonté. Th. Ribot a combattu avec force les psychologues qui s'efforcent d'expliquer les sentiments humains par les notions, croyances, raisonnements qui les accompagnent et les modifient. M. Durkheim s'est élevé contre
des théories sociologiques qui tendent à ne voir dans les faits sociaux que des institutions, œuvres de finalité intentionnelle, imaginées et réalisées par la pensée réfléchie des hommes. Quand nous cherchons à comprendre des faits humains, individuels ou sociaux, nous sommes portés à chercher les raisons justificatives plutôt que les causes génératrices. En s'examinant soi-même, on se trompe souvent sur la question à poser : on s'interroge sur les motifs de ses sentiments, de ses croyances, de ses actes, comme s'il était entendu qu'ils doivent être tout pénétrés de logique ; et souvent on se trompe encore sur la réponse : on croit découvrir et on invente d'excellents motifs, comme s'il était entendu qu'on a raison de penser, de sentir et d'agir ainsi.
L'intellectualisme logique ou rationalisme ne souffre pas les mêmes reproches. Il ne nie pas que des causes extra-intellectuelles ne puissent influencer l'intelligence ; c'est au contraire parce qu'il les connaît qu'il s'en méfie, 11 se borne à dire que la raison seule est raisonnable, que l'intelligence seule est intelligente, que la condition de la certitude est de se défendre contre la partialité du sentiment et l'arbitraire de la volonté.
247. — On s'attache à quelque croyance parce qu'on l'aime, parce qu'on s'y complaît, parce qu'on se trouve bien de s'y attacher, parce qu'on craint les conséquences de la croyance contraire, parce qu'on ne s'accommode pas de l'ignorance et du doute. La croyance est alors passionnée. Elle est donc personnelle comme la passion, et ne peut se communiquer qu'en communiquant la passion.
La croyance peut être aussi un acte de la volonté. Lorsque les raisons ne suffisent pas pour conclure, autrement dit, lorsque la conséquence ne peut être construite par des opérations dont aucune n'est arbitraire, on prend parti, non pas sans motifs et comme à pile ou face, mais pour des motifs pratiques, et l'on fait à bon escient la construction arbitraire.
En fait, quand la croyance n'est pas rationnellement nécessaire, elle est toujours à la fois volontaire et passionnée ; volontaire, parce que c'est proprement vouloir que de prendre parti sans y être contraint ; passionnée, parce qu'on ne se déterminerait pas à prendre parti si l'on était indifférent. On aime et on veut sa croyance. Mais tantôt on cède sans examen
à l'entraînement de sa passion, tantôt, au contraire, on a pesé les raisons, reconnu leur insullisance, et pris argument de cette insudisance même des raisons pour justifier le droit de juger sans la raison. Il y a donc un mysticisme de sentiment et un mysticisme de volonté.
11 faut repousser l'idée qu au delà de la connaissance scientifique il y ait une connaissance philosophique. La philosophie n'a pas de domaine propre : la science explore tous les domaines accessibles à l'intelligence. La philosophie n'a pas de moyens de connaître qui lui soient propres ; si elle en découvrait, ils ne lui appartiendraient pas : la science s'en emparerait aussitôt, car elle utilise tous les moyens de connaître. La connaissance qui n'est pas scientifique n'est pas connaissance, mais ignorance. — A défaut de certitude scientifique, n'y a-t-il pas des conjectures légitimes, des probabilités, des vraisemblances? Oui certes, mais elles se rangent à leur place, au sein des sciences elles-mêmes : la distinction entre un savoir prouvé et un savoir conjectural ne répond pas à la distinction entre science et philosophie, mais à la distinction entre un problème résolu et un problème qui ne l'est pas, entre ce qui est connu et ce qui n'est qu'entrevu ou soupçonné. — Enfin, s'il y a des sciences philosophiques, elles prétendent s'appeler sciences tout court dès qu'elles sont en possession de quelques lois certaines et précises.
La plupart des écoles philosophiques du temps présent, depuis au moins un demi-siècle, sont anti-intellectualistes, autement dit mystiques. Il n'en faudrait pas conclure que telle est la tendance dominante contemporaine ; mais l'usage semble s'établir de plus en plus de ne donner le nom de philosophie qu'à des doctrines qui comportent une part de mysticisme. Elles invoquent l'étroitesse des limites de la connaissance scientifique et la nécessité de les franchir, soit pour donner satisfaction à de légitimes et d'ailleurs inéluctables penchants de la nature humaine, soit pour poser les principes ou répondre aux exigences de notre conscience morale, soit enfin pour fonder la science elle-même, chercher la racine de l'intelligibilité en creusant plus profond que l'intelligence, et trouver, pour ainsi dire, la raison de la raison.