PARTIE PRÉLIMINAIRE. CHAPITRE II
donc moins un élément qu'un fragment de perception. Un élément peut exister d'abord seul et indépendamment de la totalité qu'il concourt à former ; un fragment suppose , au contraire, un tout préalablement existant, et ne peut être que le résultat de la décomposition de ce tout. L'eau , le carbone , etc., qui sont les éléments d'une plante, existent avant elle et sans elle : la tige, les feuilles, les fleurs, etc., en sont des fragments, et n'ont pu exister qu'en tant que la plante a existé. Ainsi en est-il de l'idée par rapport à la perception qui la contenait.
11. La perception, répétons-le, peut seule résulter de l'évidence : l'idée ne résulte de l'évidence qu'en ce qu'elle se trouve dans la perception. Les idées n'existentpas d'abord et par ellesmêmes, ainsi fragmentées et incomplètes , devant constituer la perception par leur rapprochement. On ne peut donc pas dire qu'on acquiert directement des idées, mais on acquiert des connaissances, des perceptions, et de ces perceptions on dégage les idées avec plus ou moins de peine et par un travail d'analyse plus oumoins difficile selonles individus, etselon la clarté de la perception totale. Par exemple , on n'acquiert pas d'abord et isolément l'idée de cause , mais par la conscience on se voit être cause, on se connaîtcomme cause, et de cette connaissance totale l'être intelligent sépare la connaissance partielle et fragmentée qui est l'idée de cause -, comme il sépare et peut séparer l'idée du moi de toutes les perceptions dans lesquelles il se voit modifié de telle ou telle façon. — C'est en ce sens seulement qu'on peut dire qu'on acquiert des idées , et qu'on peut rechercher quelle est l'origine de nos idées. — L'origine d'une idée est dans le fait total de connaissance qui la renfermait pour la première fois, et dans l'acte ouïes actes de décomposition, d'abstraction qui l'en ont séparée. L'histoire de ces actes d'abstraction est l'histoire même de l'origine de nos idées -, on la trouvera répandue dans tout ce qui suivra ; l'origine des idées de rapport comparatif dans l'étude de la comparaison et des perceptions qui en résultent; l'origine des idées générales
dans l'étude de l'acquisition des perceptions générales , et ainsi de suite. Seulement on peut voir dès à présent tout ce qu'il y a de faux dans l'opinion qui admet ou plutôt qui admettait des idées innées , c'est-à-dire , des idées qui seraient en nous avant toute connaissance, avant toute manifestation d'un objet réel de connaissance. L'idée n'étant qu'une \ue isolée , demander s'il y a des idées innées, c'est demander s'il y a des vues isolées innées; la simple substitution de ces termes équivalents fait voir du premier coup d'œil la contradiction étrange que renferme une semblable question.
Si, par suite d'une extension de sens illégitime, quoique fréquente , on entend par origine des idées , l'origine même de nos connaissances , de nos perceptions , on voit dès à présent que leur origine est d'un côté dans notre faculté d'être intelligents et de l'autre dans l'évidence particulière à chacun de nos objets de connaissance. L'histoire de l'acquisition légitime de nos connaissances selon la diversité de leurs objets, se trouvera également répandue dans tout ce qui suivra ; ou plutôt ce qui suit ne sera que cette histoire elle-même.
12. On n'a pas toujours employé et l'on est loin d'employer toujours le mot idée dans le sens que nous lui avons donné , et chacun semble au contraire prendre plaisir à donner à ce mot une multitude de significations différentes (*).
(*) Ainsi, le vulgaire et même les écrivains l'emploient dans le sens de : — connaissance : Depuis Newton nous avons des idées plus exactes sur la lumière; — de connaissance imparfaite et vague : Avoir, prendre une idée des mathématiques; Donnez-moi une idée de son caractère; — de principe : Lorsque Galilée eut découvert les lois du mouvement, la physique fut enrichie d'une nouvelle idée ; — de conception : L'athéisme nous rahaisse au rang des animaux qui n'ont pas l'idée de Dieu ; - de croyance : L'idée de Dieux faits hommes se trouve au fond de toutes les religions orientales; — d'opinion : Tenir à ses idées; Soutenir ses idées; — de réflexions et de pensées : Que d'idées cette vue fit naître en moi ! — de vue, d'imagination : Les remords de sa conduite envers une personne chérie qui n'est plus, donnent l'idée des peines éternelles (madame de Staël,; — de vision chimérique : Ce sont de ces idées qui n'appartiennent qu'à vous ; — de souvenir :