PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE IX
160. 1° Ainsi que l'intelligence sous toutes ses formes, l'imagination offre dans son exercice deux caractères trèsdistincts. Tantôt, et c'est par où elle commence, elle est purement spontanée , et ses actes ne sont que les effets d'une impulsion irréfléchie ; tantôt aussi , la liberté y intervient , et la réflexion y paraît pour en tempérer et en ordonner les combinaisons avec plus de mesure et de justesse. Mais il est trèsimportant de remarquer, premièrement, que ces produits spontanés de l'imagination n'apparaissent point tout à fait au hasard et sans raison : qu'ils sont toujours dans un rapport nécessaire avec celui en qui ils se passent, c'est-à-dire, qu'ils ont toujours lieu dans un ordre et vers un but déterminé par les pensées qu'il affectionne par nature ou par habitude. Et , secondement, que ces produits spontanés, souvent répétés et comme enracinés par l'habitude, ont la plus grande influence sur des produits plus libres et plus savants ; on en retrouve toujours quelques traces en ces derniers. 11 est donc trèsnécessaire de les surveiller avec attention , et de ne pas s'y laisser aller avec trop de plaisir ou d'insouciance.
Les rapports des produits de l'imagination avec ce qui nous occupe habituellement , et la nécessité où nous sommes de nous borner à combiner les matériaux acquis , feront comprendre que cette faculté doit varier d'un individu à l'autre , suivant le climat , l'organisation , et le sexe même -, dans l'homme forte et énergique , elle est chez la femme plus gracieuse et plus sensible. Enfin, comme toutes les facultés humaines, elle change dans le môme individu d'un âge à l'autre : ardente , et quelquefois folle dans le jeune âge, plus calme et plus sage dans l'homme fait , etc.
L'imagination , comme la mémoire , subit toutes les modifications de l'organisation. Quel est l'état qui lui est le plus favorable? c'est ce qu'il est très-difficile de dire. Si quelquefois une maladie , une surexcitation nerveuse paraissent lui donner plus de force et d'étendue , il n'en est pas moins vrai cependant que cette excitation factice et passagère est toujours
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suivie d'une grande prostration , et qu'à la longue elle détruit en nous l'imagination. En sorte que ee qui parait le plus sûr, sinon le plus vrai, c'est que l'état de santé où l'organisation fonctionne le mieux , est aussi celui qui est le plus propice à l'exercice de l'imagination, et, par conséquent, celui qu'il faut constamment s'efforcer d'entretenir.
161. 2° Quand l'imagination s'exerce sur les éléments que lui a fournis la réalité , et qu'elle modifie ces éléments, elle le fait de deux manières, dont il importe essentiellement de tenir compte.
Ou elle conserve exactement les rapports qui les unissent dans la réalité , et les dégage seulement de ce qu'il y a en eux d'individuel ou de défectueux, pour les élever à un type qui est pour elle le plus parfait représentant de la réalité , ou plutôt la réalité elle-même au plus haut point de développement qu'il lui soit donné d'atteindre -, ce type , c'est Yidéal.
Ou bien, sans tenir compte de ces rapports, elle combine de toutes façons les éléments de la réalité , et en forme un tout , auquel rien de réel ne répond plus et ne peut plus répondre -, ce type, c'est la fiction.
La Chimère est un exemple de celui-ci ; l'Apollon du Belvédère, un exemple de celui-là.
Faisons ressortir davantage les différences qui séparent ces deux produits de l'imagination. Chaque réalité se compose d'éléments ou de parties qui ont entre elles certains rapports naturels et essentiels -, et la perfection d'un objet réel est d'autant plus grande , que ses éléments sont d'autant plus rigoureusement unis par ces rapports. Lorsqu'une étude attentive de la nature nous a appris quels sont ces rapports , Fidéal consiste à ordonner nos créations ou plutôt nos combinaisons, de manière à n'y faire entrer que les éléments essentiels à l'être que nous nous figurons, et à les y foire entrer dans les rapports les plus naturels, les plus essentiels et les plus capables de nous représenter ce type de vérité et de perfection
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que la raison nous fait concevoir en toute chose. Le fictif, au contraire, s'affranchit de la loi qui ne recherche que des éléments homogènes, et ne les unit que d'après leurs vrais rapports ; il emprunte toujours, il est vrai, les matériaux de ses combinaisons à la réalité, parce qu'il ne peut faire autrement, mais il les emprunte à toute espèce d'êtres, il les assemble et les unit par les rapports les plus capricieux et les moins naturels , et en forme ainsi un tout , dont les diverses parties peuvent bien être reconnues comme appartenant à des réalités perçues, mais qui , lui-même , ne correspond à aucun être, à aucune réalité possible. Le fictif ne se préoccupe point de la réalité 5 aussi, plus la réalité sera ce qu'elle doit être, conforme à ses lois et à toutes ses lois , plus elle s'éloignera du fictif, plus au contraire, elle se rapprochera de l'idéal. L'idéal ne se fait pas en dehors et sans souci de la réalité 5 il aspire, au contraire, à être tellement conforme à la réalité et à la vérité, que plus chaque réalité sera ce qu'elle doit être, plus elle se rapprochera de lui. Assurément, l'objet de l'idéal n'existe pas plus que celui du fictif: le modèle de l'Apollon du Belvédère n'existe pas plus que celui du Sphinx. Mais il y a cette différence, que plus un homme sera homme, plus il se rapprochera de l'Apollon et différera du Sphinx et du Centaure ; plus un homme sera fort , plus il se rapprochera de l'Hercule du palais Farnèse et s'éloignera de Briarée. Et, de ce qu'un modèle identiquement semblable ne répond réellement pas plus à l'idéal qu'au fictif, il ne faut pas aller jusqu'à dire que l'idéal est, comme le fictif , un produit chimérique et mensonger. Loin de là; par la raison, l'être intelligent atteint non-seulement la réalité telle qu'elle est , mais telle qu'elle devrait être dans toute sa perfection ; par la raison, il atteint la plus haute vérité. L'idéal est comme une révélation , un aperception surhumaine de la perfection et de la toute-vérité. Ce qui réfléchit et représente le mieux la vérité , est ce qu'il y a de plus vrai ; l'idéal aspire donc à être ce qu'il y a de plus vrai- car il aspire à représenter la vérité à son plus haut point de développement, et à
C'tre un type auquel la réalité répondra d'autant plus qu'elle sera plus parfaite.
162. L'idéal est donc vérité; le fictif, erreur et mensonge. Cette différence entre les produits de l'imagination en indique une correspondante dans les résultats de l'emploi de l'un ou de l'autre de ces produits. L'imagination , avons-nous déjà dit (158), s'exerce sur tout; et sur tout aussi se fait sentir le résultat de l'emploi du fictif ou de l'idéal.
En religion et en morale, le fictif peut bien régner pour un temps, mais on reconnaît bientôt qu'il n'est que mensonge, et on le rejette à l'instant même. Heureux encore sont les esprits assez justes et assez forts pour ne pas confondre et rejeter avec lui les vérités les plus grandes et les plus saintes : avec Ixion et Tantale la croyance à la sanction de la morale. Cette malheureuse confusion n'arrive que trop souvent : aussi dans une religion le fictif est élément et germe de mort ; l'idéal est seul condition de vie. Les Furies et les Parques ont passé : l'idéal de l'homme chrétien existera toujours et toujours avec plus de vérité.
Chacun sait plus ou moins quelle influence heureuse ou malheureuse l'imagination exerce sur la vie et sur le bonheur; mais tout le monde ne distingue peut-être pas à quoi tient le bien ou le mal de cette influence. Quand une étude sévère de la vie et une connaissance exacte de la réalité nous ont révélé ce qu'est chacun de nous dans la nature et dans le monde social , ce que sont les rapports qui nous unissent à l'un et à l'autre, les conditions et les éléments réels de la vie et du bonheur, l'imagination peut combiner ces éléments dans leurs rapports essentiels et nous montrer l'idéal d'une vie heureuse et possible, puisque nous savons à quelles vraies conditions nous pouvons la réaliser. L'imagination inspire alors l'ardeur et l'enthousiasme qui portent aux grandes entreprises et en assurent le succès. 11 en est tout autrement quand nous ramassons au hasard ce que l'on pourrait appeler les éléments de la vie et du bonheur, et que nous nous en formons un type