DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE I
clarté et la perfection, il importe, au moins quand on travaille en vue de la science, de réfléchir à ce qu'on voit, et, avant d'exprimer, de s'assurer qu'on a bien vu, afin de ne pas s'exposer à dire plus, moins, ou autre chose que ce qu'on a vu. Ainsi, la perception primitive étant obscure et confuse (24), il convient d'attendre pour la traduire définitivement que le travail de l'observation l'ait éclaircie et distinguée.
181. Les principes que donne la généralisation absolue ne tirant point leur valeur de la traduction, mais dirigeant toujours l'intelligence, même à notre insu, n'exigent point de qualité spéciale dans la langue. Cependant il convient que, par sa précision, sa brièveté, sa généralité, l'expression de ces principes représente leur clarté , leur simplicité , leurs rapports absolus : c'est là à peu près tout ce que l'on peut en exiger.
1 82 . Mais la généralisation médiate , qui est le développement vrai de l'intelligence, la réalisation de la science, nous offre des opérations qu'une langue ne peut seconder qu'en leur répondant par des qualités spéciales.
Ces opérations peuvent se diviser en trois groupes, celui de l'observation, celui de la comparaison, celui de la généralisation.
183. L'observation distingue les objets entre eux, et les parties des objets entre elles ; elle a donc besoin que le langage lui fournisse un signe pour chaque objet et pour chacun des éléments de cet objet ; mais elle n'a besoin que d'un seul signe, que d'un seul mot pour chacune des idées qui répondent, soit à l'objet distingué, soit aux parties séparées. Cette qualité d'une langue qui consiste : lo à avoir autant de mots que d'idées -, 2U à n'avoir pas plus de mots que d'idées, est la précision .
184. Mais il ne suffit pas d'analyser, il faut encore analyser avec ordre et il faut qu'il y ait dans la langue le même ordre que dans la pensée, et que l'inversion ne trouble point Tordre
des idées, et ne produise point ces phrases ambiguës qui plus d'une fois ont fait couler le sang humain (*).
185. Après l'observation, vient la comparaison qui cherche les rapports, et nous fait trouver semblable ce qui est semblable, différent ce qui est différent. Or, comment retenir le rapport qui existe entre deux idées, si les mots qui les expriment n'offrent eux-mêmes aucun rapport entre eux ? Ou comment se rappeler qu'il n'existe aucun rapport entre les idées, si les mots qui les expriment offrent un rapport apparent? Ainsi donc , il faut encore dans une langue une qualité qui mette entre les mots les mêmes rapports qn'entre les idées Cette qualité est l'analogie-, elle consiste: 1° A faire passer dans les termes tous les rapports de ressemblance ou d'opposition qui se trouvent entre les idées ; ainsi , lorsque plusieurs idées répondent à plusieurs objets, qui ne sont au fond qu'un même objet recevant diverses modifications, il convient que ces idées ne soient exprimées que par des modifications correspondantes d'un mot radical -, ainsi encore, lorsque plusieurs objets différents reçoivent des modifications semblables , il convient que les idées qui leur répondent soient exprimées
(*) Romanos dico te Pyrrhum vincere posse. — Nolite Edwardum occiderc timere justum est. — A son origine ,1e langage a dû n'offrir qu'une analyse imparfaite de la pensée. Dans les langues anciennes , où cette analyse est faite avec plus de soin , elle n'est pas même encore assujélie à un ordre constant, et leurs inversions prouvent qu'elles ont suivi celui qui était le plus conforme à la vivacité des impressions qu'elles voulaient peindre , de préférence à l'ordre logique. Les langues anciennes étaient, en effet, bien plus employées à peindre les brillants produits de l'imagination que les résultats méthodiques de la science. Or, l'imagination vise à l'effet : l'inversion lui est nécessaire pour mettre en vue l'objet principal qui l'affecte. Dans l'expression de la science , toutes les idées sont égales : ce que le langage de la science veut reproduire, c'est l'ordre même de la réalité et de la raison Or, dans la réalité, et selon la raison , il n'est point d'effet sans cause, point d'attribut sans sujet. En d'autres termes, la cause précède l'effet, le sujet précède l'attribut. Tel est l'ordre logique de lapcnsée. Et toute langue qui s'y soumet a un avantage marqué pour les discussions philosophiques. La langue française, exempte d'inversions, présente cet avantage sur les autres langues ; ce qu'elle perd peut-être en vivacité, elle le regagne en clarté, cette qualité essentielle et fondamentale de toute expression de la pensée.
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par des mots différents, mais recevant des modifications semblables. 2e L'analogie consiste encore à éviter que les mots figurent aux sens un rapport , soit d'opposition , soit d'analogie, qui ne se trouve pas dans les idées auxquelles ils correspondent. Ainsi , les mots juste et injuste s'opposent pour l'oreille comme pour l'esprit , tandis que grand et petit ne laissent nullement apercevoir dans leur structure l'opposition des idées qu'ils rappellent ; tandis que les mots fendre et défendre, secte et insecte, semblent indiquer dans les idées correspondantes une relation qui n'existe pas. 3° Enfin, lorsque par suite de la vue des rapports, nos idées se composent entre elles, il faut que les termes qui se combinent pour les exprimer, ne le fassent qu'en fournissant des composés assez transparents pour qu'on en démêle aisément les éléments divers. La langue grecque, dans la composition de ses verbes , et la langue de la chimie, peuvent être citées comme modèles.
186. Comme la généralisation n'est au fond que le résultat de la comparaison , et que dans le raisonnement déductif on retrouve encore une comparaison ayant pour but de rapprocher un principe et une conséquence , il suit que toutes les qualités qu'exige la comparaison , se retrouvent dans le raisonnement, avec la clarté et la précision.
187. Ainsi, la précision, la clarté, l'analogie, sont les qualités essentielles de toute langue. On ne peut concevoir un ensemble de signes , constitué et rigoureusement systématisé d'après les principes précédents , sans prévoir aussitôt les avantages qui résulteraient d'une langue ainsi faite , dans laquelle la compréhension et l'étendue de chaque idée se trouveraient exprimées et en quelque sorte cotées avec une justesse rigoureuse, dans laquelle toutes les modifications de la pensée se refléteraient fidèlement dans toutes les variations de l'expression ou de la forme des signes. Tel est l'idéal d'une langue } mais cet idéal ne pourra se réaliser que quand l'homme aura acquis de toutes choses, et surtout de sa propre pensée, une connaissance complète et bien ordonnée. Autant vaut la
pensée , autant vaut la langue. Mais il est vrai de dire que si quelque chose peut nous aider puissamment dans le perfectionnement de notre propre pensée, c'est le soin de la rendre exactement par une bonne langue , à mesure qu'elle se développe. Si la pensée mal faite nuit au développement d'une langue , une langue mal faite nuit également au développement de la pensée, et jette même dans une foule d'erreurs dont nous devons signaler quelques-unes.
Et d'abord celles que produit le défaut de précision : une idée , si elle n'a pas dans la langue son terme correspondant, se reproduit métaphoriquement sous un autre terme , qui , parce qu'il n'est pas propre , ne représente qu'imparfaitement et incomplètement l'idée, et, parce qu'il a un double sens, engendre une confusion presque inévitable. C'est un vice du vocabulaire philosophique d'avoir une foule de termes empruntés à l'expression des phénomènes du monde extérieur; à chaque instant nous parlons de rapprocher ou de séparer deux idées -, de la volonté qui repousse ou accueille tel ou tel motif, qui pèse tel ou tel autre ; et ces analogies , purement verbales (*) , donnent lieu à des inductions erronées que nous avons déjà signalées plus haut (89). Que s'il y a plus de signes que de choses signifiées, une seule et même chose sera représentée par deux mots différents, et la différence dans l'expression nous portant à supposer une différence parallèle dans la chose exprimée , il y a dès lors embarras et occasion de méprise. On trouverait, si on les comptait, plus de vingt termes différents employés par le vulgaire et les philosophes pour rendre ce phénomène intellectuel que nous avons appelé perception ; d'un autre côté , le mot idée est employé pour exprimer au moins vingt phénomènes différents et de différentes classes; et, sans contredit, cette multitude de tenues, et cette multitude de sens donnés à ces mots , exprimant les
(*) Pour l'explication de cette analogie entre les mots exprimant des phénomènes intérieurs, et ceux qui expriment des phénomènes sensibles , voir Cousin, 1829, t. II, p. 500.