‹ Traité de logique;Chapitre 110 sur 228 · DEUXIÈME PARTIE. GflÀPIÏRE I · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. GflÀPIÏRE I

phénomènes fondamentaux de l'intelligence, a embarrassé et retardé cette partie de la science. Il en est de même des termes qui présentent entre eux une analogie arbitraire et souvent bizarre , à laquelle rien ne répond dans les idées qu'ils représentent. Ils nous font chercher , et quelquefois supposer sans chercher, une analogie semblable entre les objets auxquels ils répondent, et sont dès lors plus propres à troubler qu'à éclairer l'intelligence. Il en est encore de même pour les mots composés qui expriment une idée simple, ou pour les mots simples qui expriment une idée composée. Les uns nous poussent à une décomposition arbitraire ; les autres s'opposent aune décomposition réelle.

D'un autre côté, le défaut de clarté , soit dans les mots , soit dans leur union , nous empêche , soit de retenir nos connaissances , soit de les communiquer à autrui , et ainsi se trouve manqué le double but de la parole. Enfin , et pour conclure, toute obscurité ou toute indétermination dans les mots , qui déjà suppose l'indétermination et l'obscurité des idées ellesmêmes, ne peut conduire qu'à des idées toujours plus mal déterminées, jusqu'à ce qu'enfin, ne sachant plus ni ce qu'ont pensé les autres, ni ce que nous pensons nous-mêmes, nous tombions, les uns dans le découragement , les autres dans le mépris de ce qui se refuse à nos recherches : également injustes ou envers nous-mêmes ou envers la science.

188. C'est la vue de ces erreurs et de ces maux qui porta Locke à attribuer, non sans raison , la plus grande partie de nos erreurs aux défauts de la langue (Liv.III, ch. 2, §IV; liv.4, passim). Mais ses disciples, exagérant ce principe, ont été jusqu'à dire que toutes les disputes sont des disputes de mots, qu'une science n'est qu'une langue, et Condillac « a prétendu que toute erreur a sa source dans une langue mal faite. » Plus récemment, M. Laromiguière disait, dans son discours d'ouverture : « La pensée , existant antérieure- » ment à tout signe et indépendamment de tout langage, est réduite » en art parle moyen du langage, et l'on voit aussitôt que l'art de » penser sera porté à un degré plus ou moins grand de perfection » suivant que l'art de parler sera lui-même plus ou moins parfait » ( 1. 1, p. 22).» Et ces belles paroles apprécient avec vérité le pou-

voir du langage :mais quand M. Laromiguière disait plus loin (t. Il, p. 218): «L'art de penser ne dépend pas seulement de l'art de parler, » mais Wse réduit k l'art de parler; » il nous semble que ce philosophe s'exagérait le pouvoir de la parole. Aussi après avoir constaté , comme nous l'avons fait plus haut, tous les secours que la parole prête aux diverses opérations de la pensée; après avoir reconnu que les défauts du langage sont pour beaucoup dans nos erreurs et nos disputes, qu'il importe en conséquence de se faire la meilleure langue possible , et que si la science n'est pas seulement une langue bien faite (Condillac) , elle n'est cependant qu'à la condition et avec le secours d'une telle langue, nous nous inscrirons en faux contre ce qu'il y a d'exagéré dans les assertions de Condillac et de son école, et nous examinerons la question de savoir si toute erreur vient du langage , et si une science bien faite n'est qu'une langue bien faite (*).

D'abord les causes morales de nos erreurssont très-diverses : elles sont et plus étendues et plus profondes. La légèreté , la paresse, ]a précipitation, la présomption, l'orgueil, mille et mille causes morales influent sur nos pensées , indépendamment de leurs signes extérieurs. A part même toutes ces causes morales , l'intelligence humaine n'a qu'une puissance limitée ; si elle est capable de la vérité, elle est capable aussi de l'erreur : les vices du langage peuvent s'ajoutera ces causes et les aggraver, mais ils ne les constituent pas.

Assurément toute science doit rechercher une langue bien faite ; mais c'est prendre l'effet pour la cause, que de supposer qu'il y a des sciences bien faites parce qu'il y a des langues bien faites. Le contraire est vrai , les sciences ont des langues bien faites quand elles sont elles-mêmes bien faites. Les mathématiques, la physique, la chimie, sont «les sciences très-bien faites, et elles ont des langues bien faites. C'est que les idées ayant été parfaitement déterminées, la simplicité, la rigueur et la précision des idées, ont enfanté la précision, la rigueur et la simplicité des signes ; parce qu il implique que des idées précises s'expriment dans un langage confus, et que des notions confuses et vagues aient pour expression un langage précis et clair. On ne découvre point une vérité parce qu'on a une bonne langue , mais au contraire la découverte d'une vérité nouvelle épure le langage en lui donnant plus de précision. Le sophiste ne brille que là où l'observation naissante et imparfaite force

(*) Voyez, dans Thurot , De l'entendement, t. I, i). 312et soiv., un

appréciation de cette assertion de Condillac.

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