DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE I
de laisser aux mots l'indétermination et le vague où flottent encore les idées. La langue des mathématiques a peu changé , parce que l'objet des mathématiques est par lui-même tout d'abord précis, déterminé, absolu , ne change ni ne varie , et ne se compose que d'un très -petit nombre d'éléments, quelque indéfini que soit le nombre de leurs combinaisons. Mais la langue de la chimie et de plusieurs sciences naturelles, aujourd'hui excellente, a changé plusieurs fois avec les observations qui ont fait mieux connaître les lois de la réalité. Dans toute science d'observation, la langue ne peut ni se faire , ni marcher vers la précision qu'à mesure que la science elle-même s'étend et s'asseoit. L'excellence des sciences physiques et chimiques vient évidemment d'expériences bien faites. Les faits ayant été observés avec précision et décrits avec fidélité, le raisonnement a pu s'appuyer sur ces faits avec certitude, et en tirer des conséquences et des applications légitimes. De là est sorti et devait] sortir un bon système de signes. Faisons la supposition contraire. Supposons des expériences mal faites; plus le raisonnement qui se fondera sur ces fausses données sera sévère, plus il en tirera d'erreurs. Supposons encore les théories qui résultent de ces expériences incomplètes représentées par les signes les plus simples, les plus analogues, les mieux déterminées, qu'importe la bonté des signes si ce qu'ils représentent est une chimère ou une erreur?
Le principe que nous combattons aurait pour conséquence, en éloignant l'expérience , d'introduire dans la science une extrême confusion, résultat de l'emploi d'un nombre infini de mots tous plus ou moins indéterminés, signes d'idées plus indéterminées encore (*).
Une des causes qui ont fait adopter un principe si fatal à la science , se trouve dans le rapport intime qui unit la pensée et la parole, en sa qualité de signe de la pensée analysée. Analyser la pensée, c'est concevoir comme séparés le sujet et l'attribut, le phénomène et la substance ; et le rapport qui les unit. La distinction de ces éléments est encore rendue plus saisissable par l'emploi d'un signe sensible qui les note, les traduit; ce signe sensible, plus apparent que le fait intime de la pensée , l'obscurcit, le voile et reste ainsi seul visible, surtout pour ceux des philosophes qui sont portés par leur système à tout rapporter aux phénomènes sensibles (**).
(*) Cousin, Cours de 1829, 20e leçon.
(**) L'erreur de Condillac est facile à admettre , et toute naturelle pour ceux qui s'occupent exclusivement de mathématiques. Dans les matliémati.
m2A!\ TRAITÉ DE COGIQDE.
APPENDICE
De l'origine du langage.
189. Dans le dernier siècle, et particulièrement depuis Condillac et J.-J. Rousseau, on a soulevé, vivement discuté et résolu en deux sens opposés la question de l'origine du langage. Quoique nous n'attachions pas à cette question l'importance que , par des considérations étrangères à la science, elle a pu usurper dans un autre temps, il nous semble cependant convenable d'en dire quelque chose ici , afin de ne point laisser de lacune sur un point qui se trouve ordinairement traité dans la philosophie élémentaire.
La question de l'origine du langage a deux parties : l'une est historique , et consiste à savoir quel a été le mode d'apparition de l'homme sur la terre et son premier langage; l'autre purement théorique consiste, non plus à chercher comme fait si l'homme est arrivé à la parole par ses propres forces , mais s'il possède les facultés dont le concours eût suffi pour l'institution d'un premier langage.
La première ne pourrait être pleinement résolue que par un fait historique bien constaté ; et ce fait manque. L'origine du langage rentre dans celle du genre humain lui-même ; double origine sur laquelle l'histoire ne nous apprend rien jet ne peut rien nous apprendre. Cette partie est donc conjecturale , le sera probablement toujours, et, en tous'eas, n'est point du ressort des sciences philosophiques mais de celui des sciences historiques.
La seconde se réduit à déterminer d'après la nature de la parole
ques , des signes bien faits expriment les rapports inconnus avec la même simplicité et la même clarté que s'ils étaient connus- Tout s'exprime par des propositions identiques (nommées équations dans la théorie de la quantité), qui, étant variées et combinées suivant le besoin, fournissent la détermination de l'inconnu. Une fois la proposition identique (l'équation) posée, tout est résolu : tout dépend de la justesse de cette première proposition. Or, cette équation et ses transformations ne sont qu'un langage simplifié ; et c'est de la perfection de ce langage que dépend l'avancement des sciences mathématiques. Mais il n'en est pas de même pour les sciences qui, au lieu d'avoir pour objet la vérité abstraite et absolue, recherchent les lois de la réalité. Là l'inconnu est inconnu ; et, comme il ne se lie point au connu par des rapports absolus et invariables, il ne peut à l'avance être exprimé par rien. L'observation seule , et non des combinaisons de signes, peut le faire découvrir, Voy. ci-après, part, compl , sect, 2, ch. 2,