DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE I
à quelles conditions la parole est possible, et si les facultés inhérentes à notre nature suffisent à ces conditions. C'est là une question purement théorique, et dont la solution, dépendant de l'étude des facultés intellectuelles , est possible scientifiquement , et appartient essentiellement à la philosophie et à cette partie de la philosophie que nous traitons en ce moment.
190. Qu'est-ce donc que la parole? Elle est l'expression de la pensée par le moyen des mots ou sons articulés. Quel rapport unit la pensée à la parole? La pensée est une modification intellectuelle, indépendante en soi de toute modification organique : la parole en soi n'est qu'un son , une modification de l'air dépendant du mouvement d'un de nos organes, et ne pouvant produire en celui qui la reçoit que des sensations. Or, entre ces sensations et la pensée quel rapport essentiel pouvons-nous trouver et imaginer ? aucun , et cette assertion est démontrée par la diversité des idiomes qui expriment identiquement les mêmes pensées au moyen d'articulations différentes. Ainsi donc, point de rapport essentiel et absolu entre la pensée et la parole. Séparés par l'infini, ces deux phénomènes n'ont d'autre rapport que celui que nous avons établi en faisant servir l'un de manifestation à l'autre. Mais à quelles conditions a lieu cette manifestation?
Une modification organique qui a lieu simultanément avec un fait intérieur quelconque , n'en est pas pour cela le signe , ni surtout l'expression. Dans la vivacité extrême comme dans la faiblesse extrême où le moi ne distingue pas nettement des modifications qui lui échappent ou le dominent , la voix ou tout autre] mouvement organique qui peut accompagner ces modifications, n'est pas même pour le moi, une expression de ce qu'il éprouve. Pour qu'un mouvement organique devienne, pour celui en qui il se passe, le signe ou l'expression d'une modification de lui-même , il faut que, distinguant bien cette modification de toute autre , ce mouvement de tout autre , il se rende maître de l'un et de l'autre, et en reproduisant le mouvement le fasse servir de signe à la modification intérieure. Tout mouvement qui n'a point la volonté pour cause est plutôt, si l'on peut ainsi s'exprimer, un débordement d'affection ou d'idée , qu'une expression didée. La nature donne à l'être naissant les signes instinctifs propres à manifester ses besoins : les vagissements de l'enfant qui vient de naître ne sont rien pour lui en qualité de signes ; tout au plus sont-ils quelque chose pour la nourrice qui les entend et les interprète. Pour que ces premiers signes donnés deviennent quelque chose pour l'individu qui s'en sert , il faut qu'il les institue lui-même une seconde fois par sa volonté
propre et qu'il y attache un sens; comme quand il transforme ses cris de douleur en signes d'appel, dont il se sert volontairement, pour qu'on vienne à lui, qu'on le change de place, etc. Telle est la véritable institution du langage. Ainsi, la volonté, la reproduction volontaire , intentionnelle , se trouve la condition expresse à laquelle un moyen de signe devient signe pour lui qui s'en sert. Il n'en est pas autrement de la parole : de même que l'exercice libre et intentionnel de tous les langages qui sont à la disposition de l'homme doit être précédé de l'exercice spontané de ces langages, de même l'exercice libre de la parole, de la voix articulée avec intention de lui faire représenter un objet , doit être précédé d'un exercice spontané de la voix. Ce n'est que par suite de cet exercice instinctif que l'homme peut sentir la force d'expression dont il est doué et s'emparer ensuite de cette force, y mêler son action et la diriger librement comme il dirige toutes celles que l'instinct lui révèle. Ainsi donc, comme expression d'un phénomène intellectuel , la parole suppose une opération tout humaine : le son ne devient langage que lorsque la volonté intentionnelle l'accepte ou le choisit comme symbole de telle ou telle modification intellectuelle. La parole reconnaît donc la même condition que les autres langages ; l'intervention de la volonté libre. Seulement, en sa qualité de signe analytique , elle exige non-seulement que nous puissions distinguer les modifications les unes des autres, mais encore les éléments des modifications ; elle exige l'analyse de la pensée. Or, cette analyse se fait d'abord spontanément, parce que l'homme, doué des principes nécessaires de la raison, conçoit par suite de cette nécessité un être sous toute apparence , une cause sous tout phénomène commençant, etc. Une fois séparés, ces éléments de toute perception ont chacun un signe à part , et, en le leur donnant, l'homme cède à une tendance toute spéciale de sa nature d'être raisonnable, de même qu'en produisant les signes naturels absolus et synthétiques , il obéit à un instinct qui lui est commun avec les animaux. Mais ce n'est jamais qu'à la condition que la volonté la choisisse, que telle ou telle émission de voix devient le représentant de tel ou tel élément de la pensée.
Ainsi, analyse spontanée, puis réfléchie de la pensée, emploi spontané, puis volontaire d'un son pour expression de chacun des éléments, voilà à quelles conditions la parole devient successivement une expression de la pensée pour celui qui s'en sert. Pour qu'elle le devienne également à l'égard de celui qui la reçoit, une condition est encore indispensable , c'est qu'il sache quelle pensée répond au son qu'il entend , ce qu'on exprime ordinairement en