‹ Traité de logique;Chapitre 113 sur 228 · DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE I · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE I

disant que la parole est un langage de convention. Mais il y a lieu défaire à ce sujet une remarque importante, et dont l'absence a souvent induit en erreur. On a déplacé , ou plutôt étendu outre mesure ce caractère de convention en l'appliquant à la parole en elle-même ; tandis qu'au lieu de tomber sur l'ensemble de la parole, ce caractère conventionnel ne tombe que sur chacun de ses éléments en particulier. Tel ou tel mot , devenu signe de telle idée pour un certain nombre d'hommes, l'est devenu, par suite d'une convention, d'un accord tacite ou exprès : cela est incontestable. Mais si ce n'eût été celui-là, c'en eût été un autre. Le choix du mot est de convention et arbitraire ; l'emploi d'un mot est naturel et nécessaire, parce que, d'après notre organisation , la parole nous est aussi naturelle que les cris, que les gestes ; parce que l'homme parle tout aussi naturellement que le cheval hennit ou que le chien aboie. Maintenant, voyons comment peut se faire cette convention pour les mots eux-mêmes.

Si l'on se rappelle que, parmi les signes naturels, il en est qui, comme les gestes, les cris, les traits du visage, sont absolus: c'està dire qui, antérieurement à tout accord, et indépendamment de toute convention, ont une signification que tout homme entend naturellement et par instinct, on comprendra facilement comment ces langages , existant avant toute constitution du langage conventionnel, ont pu servir à former la convention en établissant une communauté de pensées entre celui qui émettait un son avec intention et volonté, et celui qui le recevait. Ces langages servent encore tous les jours aux mêmes usages, et c'est par leur moyen que deux peuples, sauvages ou non , mais étrangers l'un à l'autre, et n'ayant point de langage conventionnel pour s'entendre, peuvent cependant se communiquer leurs pensées d'une manière assez compréhensible : qu'ils demandent et qu'ils refusent, qu'ils affirment et qu'ils nient, qu'ils menacent ou supplient, qu'ils trafiquent, donnent leur foi et leur promesse, font des traités et des alliances, ïl y a assurément bien loin de ces grandes conventions à la convention très-simple de nommer telle chose ou telle action par tel nom, lorsqu'on peut montrer la chose ou répéter l'action en prononçant le nom. La nature même peut aider dans ce premier travail en fournissant des sons ou des qualités assez frappantes pour que l'homme cherche à les reproduire ou à les imiter par la voix. On retrouve même encore aujourd'hui dans toutes les langues, malgré les altérations qui en ont presque effacé la formation primitive, un grand nombre de ces mots que les rhéteurs appellent onomatopées, et qui imitent les sons produits par les objets qu'ils

nomment. La convention n'est pas plus impossible pour les idées morales ou abstraites : ce n'est pas d'ailleurs par elles que l'on a commencé. Nous pouvons encore ici invoquer les faits; et toutes les langues sont là pour nous apprendre que les objets ou les actions qui tombent sous les sens ont été nommés les premiers, et que leurs noms pris figurément à cause de certaines ressemblances , vraies ou présumées , sont devenus ceux de la plupart des nolions abstraites et morales , et ceux des principales opérations intellectuelles. Une fois la parole instituée , elle devient elle-même un instrument de convention, où rien ne paraît presque plus des signes instinctifs et absolus qui ont servi à former l'expression libre et conventionnelle. Mais ce n'est pas une raison pour nier ou méconnaître l'influence de ces premiers signes. La puissance dulangage des gestes, comme moyen de convention, est prouvée par l'instruction des sourds-muets (*). Cette belle découverte indique assez, et de reste , comment le langage des gestes peut servir de moyen pour établir la convention nécessaire au langage parlé , et permettre à l'homme de créer les premiers mots, le fond et les éléments d'une langue. Avec le temps et les circonstances où les divers individus peuvent être placés, ce premier idiome s'enrichit, se perfectionne, et finit par devenir une vraie langue, pourvue de mots et de formes capables d'exprimer les rapports les plus complexes et les plus délicats des divers éléments de la pensée. Mais la parole ne peut arriver à cet état que par des gradations inaperçues; et c'est sans doute parce qu'il serait impossible aujourd'hui d'assigner la part que chaque siècle, que chaque génération a prise à ce travail, que quelques esprits préoccupés ont directement recours à la divinité pour rendre raison de la parole.

Ainsi , en résumé , la raison , base de l'abstraction, la volonté , sont indispensables, mais suffisent, pour faire d'un mouvement organique quelconque, et en particulier de la parole, un signe compréhensible à celui qui s'en sert. Les langages naturels-absolus sont indispensab es, mais suffisent, pour établir la conventionau moyen de laquelle la parole devient compréhensible à celui qui la reçoit.

(*) « En présence de cette merveille , l'opinion de Rousseau , qui croyait » la parole nécessaire pour inventer la parole, devient tout à fait insoutena- » blc ; on n'a plus là deux expressions dont l'une fait deviner l'autre : l'en- » scignement se fait par l'objet même de l'enseignement. C'est avec des » gestes qu'il faut expliquer des gestes; et pourtant l'on parvient à donner » un signe aux idées les plus abstraites, à des objets sur lesquels l'action » des sens n'a aucune prise,» (Ozanneaux.)

Page 1