‹ Traité de logique;Chapitre 114 sur 228 · DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE I

191. Si , maintenant, à l'aide des considérations qui précèdent, nous examinons la question de l'origine du langage , nous trouverons que ceux dont l'opinion est que l'homme n'eût jamais pu inventer une langue, si Dieu même ne lui en eût donné ou révélé une, ne semblent pas bien comprendre la question de l'institution d'une langue. Us confondent sans cesse le fond avec les formes, la puissance avec l'acte. Supposez que Dieu eût donné à l'homme une langue toute faite ou un système parfait de signes articulés ou écrits propres à exprimer toutes ses idées ; il s'agissait toujours pour l'homme d'attribuer à chaque signe sa valeur ou son sens propre, c'est-à-dire d'instituer véritablement ce signe avec une intention et dans un but conçu par l'être intelligent , de même que l'enfant institue les premiers signes quand il transforme les cris qui lui sont donnés par la nature en véritables signes de réclame. Or, la difficulté n'est pas d'avoir des signes , et il n'est pas besoin pour cela de faire intervenir Dieu après coup et subsidiairement; les sons, les gestes , notre visage , tout notre corps , expriment nos sentiments instinctivement, et souvent même à notre insu (*). Voilà les données primitives du langage , les signes naturels que Dieu n'a faits que comme il a fait toutes choses Maintenant , pour convertir ces signes naturels en véritables signes et instituer le langage, il faut une autre condition : il faut qu'au lieu de faire de nouveau tel geste, de pousser tel son instinctivement comme la première fois, ayant remarqué nous-mêmes que , d'ordinaire , ces mouvements extérieurs accompagnent tel ou tel fait intérieur, nous les répétions volontairement, avec l'intention de leur faire exprimer le même sentiment. La répétition volontaire d'un geste ou d'un son produit d'abord par instinct et sans intention, telle est l'institution du signe proprement dit, du langage. Cette répétition volontaire est la convention primitive et passée avec soi-même, sans laquelle toute convention ultérieure avec les autres hommes est impossible. Or, il est absurde d'employer Dieu pour faire cette convention première à notre place : il est évident que nous seuls pouvons faire celle-là. Des signes donnés par Dieu seraient pour nous non des signes, mais des choses qu'il nous faudrait ensuite élever à l'état de signes, en y attachant telle ou telle signification. L'institution du langage par Dieu recule donc et déplace, mais ne résoud pas la difficulté du problème psychologique , consistant à déterminer les facultés qui ont dû concourir à l'institution du premier langage , soit que

(*) Cf. Cousin, préf. aux ])rouv. consid. sur les rapports, etc., par Maine de Biran, 1834-

les signes , qui sont la forme et comme le matériel de ce langage , aient été donnés ou révélés par la suprême intelligence, soit qu'ils aient été inventés par l'homme ou suggérés par les idées ou les sentiments dont ils sont l'expression. Ce problème trouve, au contraire, sa solution directe , du moins il nous le semble, dans la théorie qui, considérant la nature de la parole, la fait relever de l'abstraction et de la volonté travaillant sur les données de l'instinct et de la nature. Sans volonté et sans intention , il n'y a plus de répétition libre possible d'aucun signe naturel , il n'y a plus d'expression possible.

192. Il n'entre point dans notre plan de nous arrêter à exposer les raisons de ceux qui ont soutenu l'invention humaine ou la révélation divine du langage (*) ; nous renverrons aux auteurs qui ont traité expressément cette question (**). Notre intention est cepen-

(*) Cependant, comme l'école théologique oppose à la théorie que nous avons exposée une conséquence qui est contraire à ce que nous avons précédemment dit sur l'acquisition des vérités nécessaires, nous ne pouvons la passer sous silence.

M. de Bonald , rejetant toute étude de conscience , refusant d'observer l'homme en lui même et dans l'intimité de sa nature, voulant tout trouver, tout voir et tout apprendre dans les mots, dans la parole transmise, source de tout ce que nous pouvons connaître de certain, a été jusqu'à dire que, « si la parole n'a pas été reçue directement, il n'y a plus de vérités néces- » saircs; car toutes les vérités nécessaires ne sont connues que par la pa- » rôle , et nos sentiments ne nous transmettent que des vérités relatives et » particulières. »

Rien n'est plus mal choisi que cette assertion ; car la moindre observation nous apprend que les enfants sont toujours en possession de ces principes, même sans qu'ils soient formulés; qu'ils ne se formulent même jamais chez la plupart des hommes, et qu'ils n'en dirigent pas moins leurs actes; et que, quand on les leur formule en paroles, ils nous répondent qu'ils savaient cela depuis longtemps, et qu'ils l'ont même toujours su. Il y a plus, les vérités nécessaires sont, de tous les principes généraux, ceux qui n'ont point besoin de la parole pour être formés et retenus; et cela ressort des caractères d'évidence immédiate et d'universalité reconnus dans les principes nécessaires. Il est vrai que ceux qui, comme M- de Bonald, n'étudient point la conscience, ne peuvent découvrir ces caractères.

(**) Condillac, Essai sur l'orig. des connais, hum.; Gramm. gêner.,, lro part., ch. 2. — Rousseau, Discours sur l'orig. des cond., p 2G^ à 273. - De Bonald, Lègisl. primitive, et Recherches philosophiques sur los premiers objets des connaissances morales. — Ballanche , Essai sur les institutions sociales, t. II, p. 273. '— ; Pour l'analyse et la critique de ces opinions, Flotte, I, p. 93 et suiv.; Cardaillac, t. II, p. 207 et suiv.; Damiron, Essai, t. I, p. 251 à 272.

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