DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE II
ralisations, il n'existe dans la réalité que des individus ; mais avec la vue de la partie commune des individus nous formons des types auxquels nous assignons un nom, et ce sont ces noms de types ou espèces qui seuls peuvent être définis ; car seuls ils occupent une place dans une classification, et, pure création intellectuelle, ils ne peuvent pas être montrés comme les individus. Le terme, sujet de toute définition, est donc une espèce par rapport au terme attribut, ou mieux, au terme explicatif: le losange est un parallélogramme qui, etc., ou une espèce de parallélogramme qui, etc.
Ce sont donc les noms d'espèces que fait connaître la définition, parce que les espèces sont le résultat d'une classification et qu'on peut leur assigner une place dans une classification par la connaissance de leur compréhension. La définition ne peut donc s'appliquer qu'aux mots exprimant des objets à caractères multiples et qui, par ces caractères, soutiennent, avec d'autres objets connus, des rapports connus ou faciles à saisir. Il suit de là que les mots , exprimant des objets de connaissance simples ou indécomposables , tels que les couleurs , sont eux-mêmes simples , et ne peuvent être définis 5 on ne peut que montrer leur objet ou citer des exemples.
Il suit encore, de la nature même de la définition, que, d'un côté , les mots exprimant des idées générales , absolues et universelles , et , d'un autre , les noms des individus , ne peuvent être définis. En effet , les individus ont trop de compréhension ; nous ne connaissons parfaitement la nature d'aucun individu , et par conséquent nous ne pouvons épuiser tous les caractères qui entrent dans sa compréhension : nous sommes donc encore réduits à le montrer ou à en décrire les propriétés principales et les caractères les plus saillants. Au contraire , plus un mot est général , moins il a de compréhension ; au dernier terme de la généralité, à la généralité absolue '•esse la compréhension , et par conséquent la possibilité de la définition. Le mot être ne peut être défini ; il en est de
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môme des mots mouvement, connaissance, cause, etc. Les idées exprimées par ces mots étant au dernier terme de la généralité, on ne saurait exprimer les rapports qu'elles soutiennent avec un genre plus élevé ; comme elles sont universelles , elles existent dans toutes les intelligences, et la notion que chacun en a nécessairement , une fois qu'il s'est trouvé dans une position telle que cette notion pût venir en lui , est plus claire que toutes les définitions qu'on en pourrait donner. Tout ce qu'on peut faire consiste donc à mettre quelqu'un dans une position telle que la notion puisse venir en lui , ou à traduire chacun de ces mots par d'autres mots ; mais paraphraser n'est pas définir. En voulant définir de semblables mots , on s'expose à tomber dans un jargon inintelligible et souvent ridicule (*). Ce qui se dit ici des idées absolues doit se dire aussi de ces idées qui nous sont si familières , quand nous entendons la langue, que l'éclaircissement qu'on voudrait en donner apporterait plus d'obscurité que d'instruction. « Quelle nécessité y a-t-il , par exemple , dit Pascal , d'expli- » quer ce. qu'on entend par le mot homme? et quel avantage » pensait nous procurer Platon, en disant que c'était un ani- » mal à deux jambes, sans plumes? Comme si l'idée que j'en » ai naturellement, et que je ne puis exprimer, n'était pas plus » nette et plus sûre que celle qu'il me donne par son expli- » cation inutile et même ridicule; puisqu'un homme ne perd » pas l'humanité en perdant ses deux jambes et qu'un chapon » ne l'acquiert pas en perdant ses plumes. » (Pensées, lre partie, art. 2.)
214. Ainsi, en résumé : — 1° Les individus, les faits particuliers, les objets simples et indécomposables, doivent être montrés ou décrits ou exposés. — 2° Les mots exprimant des idées générales, absolues et universelles, sont traduits en d'autres mots ou expliqués par des exemples. — 3° Les noms des types spécifiques sont seuls susceptibles d'être définis.
(*) Cf. Locke, Essai sur Vent., liv. III, chap. 4, § 8.