DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE II
clusion du premier devient une des prémisses du second ; on lui donne le nom de prosyllogisme. En voici un exemple :
Tout homme qui a plus de désirs que de moyens de les satisfaire est malheureux ,
Or, l'ambitieux a plus de désirs que de moyens de les satisfaire ,
Donc l'ambitieux est malheureux ;
Mais tout homme malheureux est digne de pitié ,
Donc l'ambitieux est digne de pitié.
238. Une autre, employant un nombre indéterminé de données , dispose ses propositions de telle sorte , que l'attribut de la première devient le sujet de la seconde , l'attribut de la seconde le sujet de la troisième, et ainsi de suite , de façon que la conclusion , unissant le sujet de la première proposition à l'attribut de la dernière , soit ainsi déduite de la première. C'est le sortie, dont le nom, dérivé du grec £wpoc? monceau , est destiné à rappeler cette agglomération de propositions , ou plus probablement le terme employé dans le premier exemple de cette forme (*).
Voici pour exemple le sorite que Montaigne {Ess., liv. II, ch. 12) prête au renard lâché par les Thraces sur une rivière glacée:
« Quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son » oreille bien près de la surface pour ouire bruire l'eau au- » dessous selon qu'il y a plus d'épaisseur en la glace, n'aurions • » nous pas raison de juger qu'il lui passe par la letc cette ra- » tiocination et conséquence tirée du sens naturel : Ce qui fait » bruit se remue ; ce qui se remue n'est pas gelé ; ce qui n'est
(*) Si, d'un monceau («op&O de blé représentant un médimne, on ôte un grain de blé, le monceau de blé n'en vaudra pas moins un médimne, etc., jusqu'à ce qu'enfin il n'y en ait plus un seul grain , ce qui n'empêcherait pas de conclure de la proposition que le médimne y est toujours. C'est ainsi que certains argumenlscaptieux étaient appelés -J/î'jodjjLcvoç. le menteur, gàXaxprfç, le chauve, l'Achille ou la tortue, etc.; dénominations prises du terme principal de l'exemple donné. Les Latins nommaient le sorite acervus ; mot dont la signification est la même que celle de ertopoe;. (Voy. Perse, sat. 6, vers dern.; Horace, Ep. I, liv. 2, v. 47, et Cic, De divin., II, t\.
266 TRAITU DE LOGTQUE.
» pas gelé est liquide; et ce qui est liquide plie sous le faix; » donc cette rivière qui fait bruit pliera sous le faix. »
11 convient d'observer dans un sorite que chacune des propositions soit la conséquence rigoureuse de celle qui la précède : sans quoi on n'obtiendrait qu'une agglomération de propositions sans rapport réel et qui ne seraient liées entre elles que par quelques mots communs. Tel est le sorite si connu de Cyrano de Bergerac.
« L'Europe est la plus belle partie du monde; la France est » le plus beau royaume de l'Europe ; Paris est la plus belle » ville de France; le collège de Beauvais est le plus beau col- » lége de Paris ; ma chambre est la plus belle chambre du » collège de Beauvais ; je suis le plus bel homme de ma cham- » bre; donc je suis le plus bel homme du monde. »
239. Quelquefois, au lieu de disposer les perceptions intermédiaires en propositions distinctes , on les accumule en forme de preuves après renonciation de l'une ou de chacune des prémisses, c'est alors Yépichérême (*) que l'on définit ordinairement : un syllogisme dont les prémisses ou l'une des prémisses est accompagnée de preuves. Exemple :
Il faut aimer et cultiver ce qui nous perfectionne : l'amourpropre , le bon sens et la raison l'exigent.
Or, les belles-lettres nous perfectionnent ; puisque ce sont elles qui enrichissent l'esprit , adoucissent les mœurs et polissent l'humanité.
Donc il faut aimer et cultiver les belles-lettres.
On voit que si on décomposait cet argument, la proposition qui contient la preuve formerait la majeure d'autres syllogismes ou d'un prosyllogisme :
Ce qui enrichit l'esprit, etc., nous perfectionne, Or, les belles-lettres enrichissent, etc. ,
(*) ÉTti/£tprj;j.a, de èm^eipéto , attaquer. Epicliirema Volgius aggressionem vocat, nous dit Quintilien, liv. V, ch. 10. Ce nom vient de ce que cette forme est particulièrement employée dans la discussion oratoire.