DEUXIÈME PARTTE. CHAPITRE TT
Donc elles nous perfectionnent.
Mais il faut aimer ce qui nous perfectionne,
Donc il faut aimer les belles-lettres.
On voit par là qu'un épichérême n'est bon qu'autant que ses preuves ont un rapport vrai et intime avec les propositions qu'elles soutiennent.
240. Si quelquefois on allonge la forme de la déduction pour rendre le rapport plus sensible , il arrive aussi d'autres fois que le rapport est si simple, si évident, et qu'il existe si naturellement dans toutes les intelligences, que l'expression n'a pas besoin de le comprendre , et qu'en conséquence elle l'omet en sous-entendantune des deux prémisses. Cette forme syllogistique tronquée (*), incomplète dans l'expression, mais complète dans la pensée ( ev Qu[jûï> , IvQojjiiopai, penser), a reçu de là le nom d'enthymême. En voici un exemple :
Il faut cultiver ce qui concourt à nous rendre meilleur, Donc il faut cultiver les belles-lettres.
Ou bien,
Les belles-lettres concourent à nous rendre meilleur, Donc il faut cultiver les belles-lettres.
Cette forme donne de la promptitude, de l'éclat et de l'élégance au raisonnement qu'elle dépouille de l'appareil parfois pédantesque que porte la forme régulière du syllogisme-, mais elle devient dangereuse à employer sans l'examen du rapport contenu dans la prémisse omise, parce que ce rapport peut être douteux ou même faux et n'avoir pour fondement qu'une vicieuse association d'idées sanctionnée par l'habitude. Un fripon raisonne ainsi qu'il suit :
Cet homme à plus d'argent que de besoins , Donc il faut le voler.
(*) Syllogismus truncatus, enthymemacurtum, disaient les Latins. Sur le sens dans lequel le mot fut primitivement employé par Aristote, Cf. Prem. anahjt., liv. II, ch. 27, et Quintilien, liv. VI, chap. 10, et infrà (267).
Ce que Cicéron [De nat. Deo., 1, 32.) exprime par ce mot : Prœcipitare istuc quidem est , non descendere.
241. Il est encore une forme de l'argument déductif qui consiste à poser comme données deux propositions (U; )>-?j;x;j.a ) contradictoires , qui doivent cependant conduire à la même conclusion ; c'est le dilemme , qu'on appelle souvent argument tranchant, argumentum utrinque feriens, et dont voici des exemples :
Ou vous êtes capable de remplir vos fonctions , ou vous en êtes incapable ;
Si vous êtes capable , vous êtes inexcusable comme négligent;
Si vous êtes incapable , vous êtes inexcusable comme ambitieux ;
Donc en tous cas vous êtes coupable.
A Ventrée d'un de ses conciles provinciaux, saint Charles portait cette accusation contre quelques évoques de sa juridiction avec une énergie et une précision de style remarquable :
Si tanto muneri impares, cur lam ambiliosi ? Si pares, cur tam négligentes ?
On cite encore souvent le dilemme suivant adressé aux Pyrrhoniens , sur leur doute absolu :
Ou vous savez ce que vous dites, ou vous ne le savez pas ;
Si vous le savez, vous avez tort d'affirmer qu'on ne peut rien savoir ;
Si vous ne le savez pas , vous avez tort de l'affirmer, car on ne doit pas affirmer ce qu'on ne sait pas.
On voit par ces exemples que cet argument est un double syllogisme ou plutôt un double enthymême, puisque presque toujours le principe général n'est pas exprimé, La série complète des propositions serait celle-ci :
Tout homme qui ne remplit pas ses fonctions est coupable ; Car il est ou capable ou incapable ;