PARTIE PRÉLIMINAIRE. CHAPITRE II
17. On enseigne quelquefois qu'une idée « peut exister dans » l'esprit avec exclusion de tout autre fait, croyance, jugement, » etc.-, on la dit alors une simple appréhension, unepure concep- » tion. Par exemple, chacun peut concevoir mille choses aux- » quelles il ne croit pas, telles qu'un cheval ailé ou unemon- » tagne d'or.» (Reid, Facul. intel., essai iv, chap. 1 .) Si l'on veut dire que dans cette circonstance nous n'affirmons plus qu'une chose existe telle hors de nous-même, sans aucun doute on a raison ; mais si l'on veut dire que cette conception d'imagination exclut toute croyance non-seulement à une existence objective, mais encore à un fait subjectif, nous pensons que l'on a tort 5 car même alors l'intelligence ne cesse pas d'avoir sa foi, et de croire que ce qu'elle conçoit est une fiction de son fait, purement subjective, et c'est comme telle qu'elle y croit et l'affirme et non comme l'expression de la vérité. Que si, contrairement à sa conduite habituelle , le moi vient à ne se posséder plus assez pour échapper à l'illusion, et qu'il prenne pour réel ce qui n'est qu'imaginaire, alors encore, en se trompant, il continue à juger, il juge mal, mais il juge} tant il est vrai que le juger est une circonstance inhérente à tous les modes d'exercice de l'intelligence. Il y a plus, c'est même dans cette circonstance déjuger, de bien juger, de ne juger qu'en raison directe de ce qu'on a vu, que se trouve ce qu'on pourrait appeler la sagesse de l'intelligence. Juger autrement, par faiblesse d'esprit ou par facilité de volonté, c'est quelquefois de la folie; c'est presque toujours de l'erreur.
18. Puis donc que le jugement n'est point un fait à part, mais seulement cette circonstance dans laquelle et par laquelle une perception est une perception complète, nous ne nous servirons que du mot perception pour exprimer le fait complet de connaître, et non du mot jugement : entendant d'ailleurs par ce mot de perception ce que l'on entend d'ordinaire par le mot jugement quand on dit qu'il consiste à croire irrésistiblement et à affirmer que tel objet existe avec telle qualité ,* mais l'entendant d'une manière plus complète puisque la perception est
pour nous la vue et l'affirmation que tel objet est avec telle qualité , et qu'elle comprend la notion et le jugement.
19. On n'a pas toujours considéré le jugement ainsi que nous venons de le faire , ou que l'ont fait les auteurs de l'opinion que nous venons de citer (*), et qui au fond est la môme que la nôtre -, et quoique le mot jugement n'ait pas reçu autant de significations différentes que le mot idée , on n'est pas tout à fait d'accord sur la manière de le définir.
Comme l'opinion de Locke, ou plutôt la définition du jugement résultant de son opinion, est presque la seule qui ait encore cours , ce sera la seule que nous examinerons.
Voici ses propres définitions, liv. iv, ch. 14, § 4.
« L'esprit a deux facultés qui s'exercent sur la vérité et sur » la fausseté.
» La première est la connaissance par où l'esprit aperçoit » certainement et est indubitablement convaincu de la con- » venance ou de la disconvenance qui est entre deux idées.
»- La seconde est le jugement qui consiste à joindre des » idées dans l'esprit ou à les séparer l'une de l'autre, lors- » qu'on ne voit pas qu'il y ait entre elles une convenance ou » une disconvenance certaine , mais qu'on le présume , c'est- » à-dire , selon ce qu'emporte ce mot, lorsqu'on le prend ainsi » avant qu'il paraisse certainement. » (Trad. de Coste , 1735.)
Remarquons d'abord que Locke entend par connaissance et par jugement des facultés et non des faits ; et ensuite qu'il regarde le jugement comme une faculté distincte de la connaissance. Ce qui après tout revient à dire que les faits résultant de l'exercice de ces facultés sont bien distincts ; et c'est en ce sens que nous l'examinerons.
Ce que nous avons exposé précédemment sur les rapports du jugement et de toute connaissance , nous dispense d'insister sur cette distinction mal fondée.
(*) Reid, Essai vi, chap. 1 ; Dugald Stew., Esquiss., part. i,sect. 9; et presque toutes les anciennes logiques.