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PARTIE PRÉLIMINAIRE. CHAPITRE II. El

En réduisant la connaissance à ne percevoir que ce qui, étant très-évident, détermine ennous la certitude, etle jugement à ce qui n'étant que probable détermine en nous l'opinion , Locke a fait violence aux langues , qui toutes parlent de connaissances plus ou moins certaines et de jugements plus ou moins douteux ; aussi le temps a-t-il fait promptement justice de cette distinction verbale tout à fait arbitraire et stérile. Mais il semble avoir respecté la théorie qui est au fond de cette distinction, et malgré les profondes et savantes réfutations de Reid ( essai vi , ch. 3), deM. Cousin (Coursde 1829, 23e et 24e leçon), deM. Jouffroy (préface de Reid, p. cxxx et suiv.), de M. Damiron {Log., p. 19 et suiv. ), on trouve encore dans des ouvrages destinés à nos écoles que la connaissance et le jugement consistent dans la perception d un rapport de convenance ou de disconvenance entre deux idées. Or, comme cette théorie convenue du jugement, si innocente en apparence, peut conduire aux conséquences les plus funestes , ainsi que le démontrent celles que Hume s'est chargé d'en tirer, on ne saurait trop la réfuter.

Dans le jugement , suivant l'opinion de Locke et de tous les logiciens et grammairiens de son école, il y a une opération de Yesprit qui aperçoit la convenance ou la disconvenance de deux idées 5 ainsi lorsque je juge que le temps est beau , mon esprit ayant en lui-même les idées du temps ou de la disposition présente de l'atmosphère , et celle de la beauté propre à une telle constitution , juge que ces deux idées se conviennent entre elles. Cette théorie suppose d'abord que les idées sont préalablement acquises et précèdent la connaissance, puisque selon elle , toute connaissance , tout jugement , résulte de la vue d'un rapport de convenance entre les idées comparées. (Locke , liv. iv , ch. 1 , § 1 . )

Nous avons déjà montré la simultanéité d'apparition des idées et du fait total de connaissance, c'est-à-dire du jugement : nous n'insisterons donc pas davantage sur ce que la théorie de Locke présente de faux à son point de départ.

Mais s'il est vrai que dans certains cas le jugement peut

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6tre réellement l'affirmation d'un rapport de convenance entre deux idées précédemment acquises et comparées ensuite , il importe de montrer que dans beaucoup d'autres cas , il ne résulte nullement et ne saurait résulter du rapprochement de deux idées , et que le définir ainsi c'est prendre le caractère de certains jugements pour un caractère général.

S'agit-il , par exemple , de savoir si deux et trois font cinq, il est certain que si on n'avait pas au préalable ces deux idées, d'une part la somme de deux et trois , de l'autre cinq , et que si les ayant , on ne les com parait pas , on ne pourrait jamais apercevoir entre eux un rapport d'égalité ou d'inégalité , ni par conséquent juger et prononcer que ce rapport existe. S'il s'agissait encore de savoir si Alexandre est un vrai grand homme, et qu'on n'eût ni l'idée d'Alexandre , ni l'idée de ce qu'est un vrai grand homme , qu'on ne comparât pas ces deux idées , et qu'on ne vît pas entre elles un rapport de convenance ou de disconvenance , on ne pourrait juger et prononcer qu'Alexandre est ou n'est pas un vrai grand homme. Et ainsi d'un très-grand nombre de nos jugements dont la formation est conforme à la théorie de Locke.

Mais qu'on y fasse attention , tous ces jugements et tous ceux qui leur ressemblent n'ont rien de primitif et de commençant; ce sont des solutions de problèmes posés par une réflexion tardive et une curiosité savante dans le développe-» ment ultérieur de l'intelligence : ce sont des jugements déjà traduits par une ou plusieurs propositions dont nous avons à vérifier la justesse ; mais ce ne sont point là des connaissances ou des jugements tels qu'ils naissent dans l'intelligence par suite de l'évidence des objets, et avant qu'aucune proposition les traduise.

Ainsi, pour reprendre les exemples cités, connaître d'abord et primitivement le nombre que produit la réunion de trois et de deux , ne suppose point l'idée préalable du nombre cinq ou du terme qui l'exprime, ni une comparaison entre ce nombre et trois plus deux . puisque ce nombre n'était pas en-

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