DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE II
S'il est capable, il pèche par négligence ; S'il est incapable , il pèche par ambition ; Donc en tous cas il est coupable.
Cette forme déductive est de peu d'usage dans la science ; plus propre à démontrer une chose qui n'est que spécieuse (*), elle est particulièrement employée dans la discussion , où elle présente à l'adversaire le choix de deux propositions contradictoires , qui doivent conduire toutes deux à une conclusion défavorable pour lui. C'est pourquoi il faut donner une attention spéciale à ce que ces deux propositions soient réellement contradictoires 5 si elles ne sont que» contraires , l'argument est sans valeur, puisque, selon la pittoresque expression de Goethe , il y a autant de propositions vraies entre les deux propositions opposées d'un dilemme, qu'il y a de nuances intermédiaires entre un nez camus et un nez aquilin. Même lorsque les deux propositions sont vraiment contradictoires , l'une d'elles n'est pas toujours l'expression exacte de la vérité : ainsi dans l'exemple cité plus haut, la vérité était peut-être que celui qui s'acquittait mal de ses fonctions , ne sachant pas qu'il était incapable de les remplir, faisait tout ce qui dépendait de lui , et dès lors n'était coupable ni d'ambition ni de négligence. C'est donc encore une fois moins les propositions que la réalité elle-même qu'il faut considérer, si l'on veut éviter que le dilemme soit retourné contre son auteur, ou , comme on dit, rétorqué. Il en est bien peu qui ne soient susceptibles de l'être, parce qu'il est souvent difficile d'apercevoir tous les cas possibles et d'empêcher la rétorsion basée sur celui qui manque à rénumération disjonctive.
242. Voilà quelles sont les principales modifications de la forme syllogistique ou de l'argument déductif. On comprend
(*) Aristote, qui donne à cet argument le nom deà-dpr.aa , ou syllogisme de la contradiction , cjaaoyitij-^ç SioXsxtixôç Âvcupctasuç, le regarde comme inutile pour la découverte et la démonstration de la vérité. Cf. Topiq,, liv. VIÏI, en 0, à la fin.
que puisque le syllogisme se retrouve au fond de toutes , leurs règles sont identiquement celles du syllogisme lui-même.
§ 6. De la démonstration.
243. 11 n'arrive pas toujours qu'un seul argument, quelle qu'en soit d'ailleurs la forme, suffise pour déterminer une vérité : souvent au contraire, soit qu'on cherche à connaître la vérité d'une proposition, soit qu'après l'avoir trouvée, on veuille l'exposer à autrui, on a besoin d'une longue suite de raisonnements et d'arguments pour rattacher cette vérité à un principe évident. Or, une série de raisonnements ou d'arguments qui lie deux vérités éloignées en apparence, mais identiques au fond, de manière à montrer la vérité inconnue ou contestée comme la conséquence rigoureuse de la vérité reconnue évidente, est une démonstration (*).
244. Démontrer, c'est donc faire voir comment une proposition qui semble plus ou moins possible, plus ou moins probable, se rattache à une vérité reconnue ou incontestable, soit parce qu'elle est identique avec elle, soit parée qu'elle en est la conséquence nécessaire. L'objet de la proposition à examiner s'appelle ordinairement question. Cet objet est toujours un tout dont quelques parties sont déjà connues et dont on veut découvrir quelques autres qui ne le sont pas. Déterminer cet objet d'une manière claire et positive, exprimer en termes simples et précis les parties ou les points connus, en un mot les données, et indiquer avec la même exactitude et la même précision les points à éclairer, les parties à déterminer, en un mot les inconnues, c'est ce qu'on appelle poser la question.
L'objet de la question est toujours censé inaccessible à l'observation et à l'expérience, car, s'il pouvait être perçu direc-
(*) Aristotc entendait par démonstration (àro'8îi;iO, tout syllogisme qui conclut le nécessaire. (Voy. le IIIe vol. de la trad. de M. Barth. Saint- Hilairc. )