DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE II
249. C'est dans les considérations précédentes que paraît devoir se trouver la solution d'une question longtemps agitée, et dont il convient de dire ici quelques mots. Non-seulement on a distingué les principaux modes de la démonstration, le mode ascendant et le mode descendant, mais on a été jusqu'à les regarder comme deux méthodes différentes et opposées ; et on a voulu marquer cette opposition par les noms mêmes qu'on leur a imposés ; appelant analyse la marche ascendante, qui part de l'objet et de ses données pour chercher un principe connu auquel le rapporter, et synthèse la marche descendante qui commence par poser des principes généraux, des axiomes, ou même des définitions pour en tirer, comme autant de conséquences, l'explication et les lois des cas particuliers. Puis, cette distinction établie, les uns ont proscrit la synthèse et n'ont voulu reconnaître que la légitimité de Y analyse (*) 5 les autres ont prétendu que Yanalyse ne devait servir qu'à trouver la vérité, et ils l'ont appelée méthode d'invention^ et que la synthèse était exclusivement propre à l'enseignement, et ils l'ont appelée méthode de doctrine (P. R. 4. part., ch. 2). Mais qui ne voit, avec la plus simple réflexion, qu'enseigner n'est pas autre chose que mettre un homme dans la position où nous nous sommes trouvés nous-mêmes quand la vérité s'est manifestée à nous et que la science s'est formée ; que, si dans le cas où il y a déjà communauté de principes, on peut avec avantage descendre de ces principes à leur application ; dans le cas contraire et dans le premier enseignement d'une science, les énoncés généraux ne disent rien et n'inspirent point de confiance à celui qui, encore
(*) « En quoi donc diffèrent ces deux méthodes? dit Condillac. En ce que » l'analyse commence toujours bien, et que la synthèse commence toujours » mal?» (Logiq., 2e part., chap. 6.) On a même été jusqu'à dire que l'analyse va du connu à l'inconnu, et la synthèse de l'inconnu au connu. « C'est, » dit M. Ozanneaux, une plaisanterie des partisans de Yanalyse, qui s'arro- » gent ainsi le droit de condamner la synthèse. On sent, en effet, le ridicule » d'un procédé qui poserait en principe ce qu'on ignore, pour en conclure » ce qu'on sait. »
étranger aux habitudes de la science, ignore par quels degrés on y est arrivé, et quelles vérités moins générales ont pu y conduire -, que l'ordre que nous devons suivre pour nous instruire nous-mêmes et acquérir légitimement la science , est celui même qu'il faut suivre pour l'enseigner aux autres , en supprimant seulement tous les tâtonnements que son acquisition a d'abord exigés ? Or, de même que la vérité ne se découvre pas par l'emploi exclusif du mode ascendant ni du mode descendant , mais par leur réunion et leur succession suivant les circonstances, de même, dans renseignement, il sera toujours nécessaire d'avoir recours à l'un et à l'autre. C'est à bien manier et à employer à propos, non-seulement ces deux modes de démonstration, mais tous les autres, que nous devons nous appliquer, et non à les remplacer l'un par l'autre, en donnant arbitrairement une préférence à l'un des modes dont l'usage combiné est indispensable dans la recherche comme dans l'exposition de la vérité (*).
250. Dans toute question à démontrer, et quelque mode de démonstration qu'on emploie, il y a deux choses : l'énoncé des données et le dégagement des inconnues. Distinguer et énoncer les données et les inconnues, c'est, avons-nous déjà dit, poser Vètat de la question ; dégager les inconnues par leurs rapports avec les données, c'est résoudre la question. Or, pour la démonstration, comme pour le syllogisme simple, il faut apporter le plus grand soin à l'examen des données ;
(*) Peut-être suis-je dans l'erreur , mais il m'a toujours semblé qu'il y avait au-dessous de ces mots, analyse et synthèse , quelque chose de plus que la simple distinction des deux modes précités de la démonstration, et que ceux qui proscrivaient Yanalyse avaient plutôt en vue le procédé inductif qu'ils pressentaient sans le bien connaître, que la forme ascendante de la démonstration, et que les ennemis de la synthèse s'attaquaient aussi moins à une forme qu'à un procédé déductif qui commençait par poser ses principes sans laisser pleine et entière liberté de les examiner et d'en discuter la légitimité. En effet, on trouve dans plus d'uae Logique que l'analyse va à posteriori des effets aux causes , et que la synthèse va à priori des causes aux effets (Voy. P. Fi.,4eparf, ch. let 2.),etNe\vton dittrès-cxplieitcuient : « Mcthodusanalytica est expérimenta capere, phaenomenaobservare, indèque