‹ Traité de logique;Chapitre 167 sur 228 · DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE IY

que je ne veux pas contredire tel homme ou telle autorité, par respect ou par quelque autre considération que celle de la conviction , il ne s'ensuit point que son opinion soit raisonnable -, et malgré tout le poids que donne à une opinion sa conformité avec celle d'un homme de science et d'autorité , l'erreur est tellement inséparable des œuvres humaines , que la première de toutes serait de vouloir en affranchir les opinions des hommes les plus célèbres, et les placer sous la protection de l'infaillibilité. Et leur opinion fût-elle vraie et juste, la citer n'est pas la justifier, et l'argument ad verecundiam n'est que la ressource de ceux qui ne peuvent ni opposer ni apporter de bonnes raisons 5 2° de ce que mon ignorance ne me permet pas de fournir une meilleure preuve de l'assertion que je combats, il ne s'ensuit pas que cette assertion soit véritable ni que la preuve qu'on m'en donne soit convaincante 5 3° de ce qu'un homme m'a fait voir que j'ai mal raisonné, il ne s'ensuit pas qu'il ait démontré sa propre assertion : il peut bien, par ce moyen, me réduire au silence, mais non pas me convaincre. En général , il faut se rappeler que la réfutation d'un argument ou d'un principe n'est pas la réfutation de l'assertion même , et encore moins la démonstration de l'opinion qu'on professe. En effet, une opinion peut être vraie lors même qu'on l'appuie sur un mauvais raisonnement, et pour démontrer soi-même son assertion, il faut fournir des principes et des raisons qui naissent de la nature même des choses, et non de la timidité modeste de l'ignorance ou des égarements de l'adversaire (*) .

285. 5° Mais ce n'est pas assez de n'employer que des arguments légitimes. Dans le cours d'une discussion sérieuse et qui a pour but, non un vrai triomphe , mais l'éclaircissement d'une vérité, on ne doit jamais chercher à éluder avec adresse les objections qu'on reçoit, mais les discuter à fond 5

(*) Cf. Locke. Essai, liv. IV, ch. 17, § 19-22, et Leibnitz, Nouveaux essais, liv. IV, ch. 17, § 10.

et, si la chose est possible, les résoudre avec candeur. Comme aussi on ne doit jamais obscurcir par des subtilités les réponses qu'on reçoit, mais examiner si elles satisfont à la difficulté, et, dans ce cas, se montrer disposé à céder de bonne grâce à la vérité. Dans le cas contraire, il suffit de faire observer que la réponse ne lève pas la difficulté , et cela avec douceur et sans se donner des airs de triomphe qui humilient l'adversaire. Tout ce qui peut éveiller les dangereuses passions de l'orgueil, de la colère, doit être rejeté comme propre à voiler la vérité et à la rendre odieuse. Un honnête homme, animé du seul désir du vrai, ne se permettra point de se prévaloir d'un mot qui échappe à son adversaire, et n'abusera point contre lui d'une méprise innocente. A plus forte raison il ignorera tout à fait les clameurs indécentes, les railleries piquantes, les ironies amères, les personnalités choquantes, les traits injurieux, etces conséquences absurdes ou odieuses que l'homme de mauvaise foi impute seul à son adversaire comme son propre sentiment.

Si l'adversaire refuse de se rendre ou n'oppose que de mauvaises raisons , il convient de cesser la discussion et de se contenter de faire sentir avec modération la force de nos raisons à ce qu'il y a de plus éclairé parmi les auditeurs. Dans certaines circonstances où la discussion est obligée, il peut arriver qu'on ne nous oppose que des objections absurdes et sans valeur. Le ridicule est la seule arme que la nature nous ait donnée pour repousser l'absurde ; arme redoutable, et que, par cette raison même, on ne doit pas employer légèrement. De ce qu'un homme simple, dans une matière qui lui paraît très-sérieuse, a employé une démonstration mauvaise, absurde même, pour exposer une vérité contestable , il ne faut pas l'écraser sous cette arme terrible. Car, encore une fois, de ce que son assertion est mal démontrée, il ne s'ensuit pas toujours qu'elle ne soit pas vraie. Il faut réserver le ridicule pour ceux-là seulement avec lesquels la discussion raisonnée ne peut avoir lieu , qui refusent de se rendre à l'évidence , ou

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