DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE VII
par exemple , où les juges et les jurés sont appelés à constater les faits qui leur sont dénoncés , et que , si on remarque les débats qui s'élèvent sur les procès-verbaux dressés presque au moment même du délit , quand cela est possible , sur les interrogatoires subis par l'accusé et par les témoins du fait incriminé , ou par les personnes qui peuvent , soit directement , soit indirectement , faire connaître les antécédents , le caractère , les mœurs , les habitudes de ceux qui sont intéressés dans la cause , sur le nombre et la valeur des témoignages contradictoires, sur l'appréciation de chaque témoignage , d'après la sincérité connue ou présumable , d'après le degré d'instruction ou d'impartialité que l'on est autorisé à supposer à chaque témoin , on aura une idée des difficultés à vaincre et des précautions à prendre pour arriver à la certitude sur des faits où les passions et les affections des hommes peuvent intervenir de quelque manière que ce soit.
APPENDICE
Du témoignage universel (consensus) et de l'autorité*
298. La reconnaissance du témoignage humain, comme moyen légitime d'arriver à connaître certaines vérités , a donné lieu à une opinion dont il convient de dire quelques mots.
Cette opinion, s'appuyant sur ce que l'unanimité des témoins augmente la valeur d'un témoignage , prétend que ce qui est et a été cru universellement et constamment est vrai et doit être reconnu vrai pour cette raison. « Omni in re, consensio » omnium gentium.lexnaturœ patanda est. » (Cicéron, Tuscul., liv. I, ch. 13.) « Infaillible est l'idée qui se présente » avec l'assentiment du genre humain ; ce que l'universalité » ou la généralité du genre humain sent être juste doit servir » de règle dans la vie sociale. La sagesse vulgaire de tous les » législateurs, la sagesse profonde des plus célèbres philo-
» sophes , s'étant accordées pour admettre ces principes , on » doit les admettre comme étant les bornes de la raison hu- » maine , et quiconque veut s'en écarter doit prendre garde » de s'écarter de l'humanité tout entière. » (Yico.)
299. Une première fin de non-recevoir s'élève contre cette opinion, et se trouve dans l'impossibilité de constater cette universalité. Et, comme le dit M. Ozanneaux, la seule pensée des moyens à employer pour l'aller recueillir est une chimère incligne d'examen. Singulière universalité d'ailleurs que le premier sophiste peut détruire en niant ce que tous affirment ! Que faire pour le démentir? L'accuser de mauvaise foi , lui prouver qu'il doit penser comme les autres. Et pour cela sur quoi s'appuyer? Sur le bon sens, sur la raison. Mais, en appeler à la raison, c'est abandonner la prétendue valeur de l'unanimité.
Au reste , on ne met en avant ces mots d'unanimité, d'universalité que pour leur substituer aussitôt, comme Vico , ceux de généralité , de majorité. Mais il est tout aussi difficile ou plutôt aussi impossible de constater la majorité que l'unanimité. Comment recueillir les suffrages ? Comment compter les voix?
300. En supposant la majorité, l'unanimité même reconnue, une autre fin de non-recevoir s'élève contre cette opinion. Pour que la croyance de l'universalité ou de la majorité du genre humain fût reconnue comme le signe infaillible de la vérité , il faudrait qu'elle n'eût jamais proclamé le mensonge. En est-il ainsi? Les sacrifices humains n'ont-ils pas à certaines époques ensanglanté tous les cultes? L'esclavage et la polygamie n'ont-ils pas été consacrés par toutes les nations de la terre , barbares ou civilisées ? Lorsque l'assentiment du genre humain proclamait le polythéisme , lorsqu'il sanctifiait à la fois le massacre, le libertinage et la violation des droits de l'homme, fallait-il dire, avec Yico, que c'étaient là les bornes de la raison humaine, les règles de la vie sociale? Quand Galilée proclama le mouvement de la terre , l'unanimité du