PARTIE COMPLÉMExNTAIRE. CHAPITRE II
l'effet qu'il produit sur nous peut être tel que nous prenions cet élément particulier d'un phénomène complexe de conscience pour le phénomène total. C'est là le danger de l'observation de conscience, comme c'est le danger de toute observation. Mais la cause de l'erreur ne se trouve point dans la conscience qui nous a livré le phénomène et tous ses éléments 5 la faute est à l'observateur qui a mal observé, qui, par précipitation, par opinion préconçue, par passion peutêtre, n'a voulu voir qu'une partie de ce qui se montrait. S'il vient à douter de la vérité du résultat obtenu, qu'il revienne à l'observation, la répète avec plus de calme, plus d'attention, ou plus de bonne foi, et l'erreur disparaîtra, et ces données de la conscience s'élèveront à l'exactitude d'une connaissance scientifique. Il ne faut pas croire d'ailleurs que l'on arrive du premier coup à savoir observer des phénomènes aussi fugitifs et aussi délicats que ceux de la conscience (*) 5 c'est un art qui demande un long et pénible apprentissage , et dont la pratique exige une patience , une sagacité, un pouvoir de se commander et de résister aux distractions extérieures, dont peu de personnes sont capables. De là, tant d'analyses imparfaites, et par suite, tant de sytèmes erronés. Mais encore une fois, ce n'est point la conscience qui est trompeuse et mensongère, c'est nous qui l'employons illégitimement et qui ne savons pas, ou plutôt ne voulons pas recevoir son témoignage.
§2. Des sens.
312. Par le moyen des appareils organiques que nous possédons et par suite des rapports dans lesquels ils se trouvent avec les objets extérieurs, nous recevons certaines modifications agréables ou désagréables, dites sensations; et à l'occasion des sensations qui se passent en nous, nous connaissons sou-
(*) Cf. Jouffroy, Préf. des esq. de D. Stewart, p. xxxj à xxxvij.
vent ce qui se passe hors de nous. Cette perception est dite perception extérieure ou témoignage des sens.
Rechercher si le témoignage des sens est pour nous un moyen légitime de connaître, c'est rechercher s'il y a hors de nous des objets réellement existants au moment où nous les percevons : et cette question, comme la question analogue surlalégitimité de la conscience, paraît au premier abord une mauvaise plaisanterie? un jeu d'esprit ridicule. Le sens commun, le bon sens de l'humanité n'a jamais permis au vulgaire de se poser cette question et d'élever un doute sur la réalité des objets qu'il voyait de ses yeux et touchait de ses mains. Un assez grand nombre de philosophes non-seulement ont douté de cette réalité, mais ont été jusqu'à affirmer et essayer de prouver qu'il n'existe aucune réalité corporelle. Il est vrai aussi d'ajouter qu'aucun de ces philosophes n'est conséquent avec sa propre opinion et se charge lui-même de la réfuter. Quand le savant systématique a nié l'existence des corps, si on regarde l'homme on voit que toutes ses actions, comme toutes ses paroles, impliquent l'idée du monde, et que la croyance aux corps et la foi au témoignage de ses sens est au fond de sa conscience. Le sceptique n'est jamais assez conséquent pour refuser de croire au témoignage de ses oreilles lui transmettant les objections, à celui de ses yeux par lesquels il les lit et guide la main qu1 trace la réponse. Il ne peut dire un mot, faire un pas, vivre sans affirmer à chaque minute ce que ses raisonnements mettent en question. Il n'y a donc pas à s'inquiéter de semblables opinions; quels que soient d'ailleurs le talent quel'on ait pu mettre à les exposer et à les soutenir, et le retentissement qu'elles aient pu avoir, elles sont sans danger, l'humanité ne les a pas adoptées et ne les adoptera pas. Cependant, puisque ces systèmes ont existé, il faut bien en dire quelque chose ; non certes pour défendre ce qu'ils ont attaqué, mais pour rechercher les causes qui les ont produits. Toutefois nous le ferons en deux mots : car nous ne voyons pas ce que la logique et surtout une logique applicable peut gagner à de semblables discussions.