PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE II
313. Descartes (*) reconnaissant qu'il « avait des idées de la » terre, du ciel, des astres, » se demanda comment il pouvait s'assurer « qu'il y eût des choses hors de lui d'où procédaient ces » idées et auxquelles elles étaient tout à fait semblables. » (Médit. 3). Et le résultat de son examen fut qu'il pouvait douter de la réalité de ces choses. Mais comme il trouvait en lui l'idée nécessaire d'un Dieu, c'est-à-dire d'un être infiniment parfait, par qui il avait été créé et de qui il avait reçu toutes ses facultés, il inférait de la perfection de cet être qu'il ne pouvait être trompeur, et il en concluait <c que les idées des choses corporelles » ne pouvaient partir d'autres causes que de choses corporelles, » qu'il y a donc des choses corporelles qui existent , et qu'ainsi » les sens et les autres facultés qu'il trouvait en lui ne Vindui- » saient point en erreur et qu'on pouvait s'y fier lorsqu'on en » faisait un usage légitime.» (Médit. 6.)
Malebrancbe (16/3) essaya de montrer que les arguments présentés par Descartes pour prouver l'existence d'un monde matériel, quoique aussi bons que la raison puisse en fournir, ne sont pas parfaitement concluants, et tout en reconnaissant avec lui que nous nous sentons une forte propension à croire à l'existence d'un pareil monde, il pense que ce n'est pas assez, et que céder à de telles propensions sans évidence, c'est s'exposer à de perpétuelles déceptions. Aussi, selon lui, la seule preuve convaincante que nous ayons de l'existence d'un monde matériel et de la véracité de nos sens à ce sujet, c'est que nous savons parla révélation que Dieu créa le ciel et la terre, et que le verbe fut fait chair (**) .
{*) Anaxagore, le premier, proclama que les sens lui paraissaient trop faibles pour découvrir les parties constitutives des choses, et que la raison seule pouvait nous conduire à la vérité scientifique (Sext. Emp., Adv.mathem., VII, 90, 91; Ritter., Hist. de la philosop., trad. franc., I, p. 276). Il y a loin de là à la négation des objets extérieurs, et nous ne citons l'opinion de ce philosophe que parce que nous l'avons souvent vu cité comme auteur d'un système aboutissant à cette négation, ce qui nous paraît une exagération.
(**) Voy. Malebr., Rech. delà vérité, liv. Ier, ire parttj etiiv. ni, part. 2, les 1, 2, 6, Entretiens sur la métaphysiq.; la Réponse à M. Régis, etc.
John Norris dans son Essai d'une théorie du monde idéal (Londres , 1704) remarque que le monde matériel n'est point une chose qui tombe sous les sens , puisque la sensation est au dedans de nous et n'a point d'objet : il conclut de là que son existence ne peut être établie que par le raisonnement, et n'est pas une chose évidente.
La voie étant ainsi préparée aux attaques contre l'existence du monde matériel, un homme pieux et savant, écrivain distingué, raisonneur habile, George Berkeley, évêque de Cloynes? publia à Londres en 1713 (*), des Dialogues entre Hylas et Phylonous, dans lesquels il soutint et se flatta d'avoir démontré qu'il n'y a point de corps dans l'univers ; que les astres, la terre et les mers, nos propres corps et ceux de nos amis, ne sont que des idées dans nos esprits, qu'en conséquence il n'existe que des esprits et des idées. L'homme ne perçoit rien autre chose que ses idées, mais il ne les produit pointlui-même; leur multitude et leur variété, l'ordre et la proportion qui régnent entre elles et qui repoussent toute idée arbitraire, attestent qu'elles sont communiquées à l'homme par un esprit doué de perfections infinies. « Ainsi la croyance au monde ex- » térieur est une illusion, à laquelle, sans les préjugés philoso- » phiques, le genre humain n'aurait jamais cru. » (Dial. 3, p. 285).
314. Le bon sens de l'humanité s'est depuis bien longtems chargé de répondre aux doutes de Descartes, et aux assertions de Berkeley , en nous attestant que la croyance aux objets de nos perceptions extérieures est une croyance nécessaire, une loi constitutive et essentielle de notre intelligence; que c'est là une vérité qui ne saurait être niée et qui n'a pas besoin
(*) Sa Théorie de la vision avait paru en 1709 ; elle contenait déjà, mais moins explicitement, les idées de l'auteur. Dans la même année 1713, Collier publia un ouvrage contenant à peu près les mêmes arguments et les mêmes conclusions que les dialogues de Berkeley, mais qui eut moins de retentissement. Cet ouvrage avait pour titre : Clavis universaliser a nevo inquiry after being a démonstration of the non-existence or impossibility (LonUon).