‹ Traité de logique;Chapitre 191 sur 228 · PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE II

d'être prouvée , parce qu'elle est aussi inattaquable qu'aucun des raisonnements et des principes sur lesquels on appuie les preuves que l'on prétend en donner. En effet , cette vérité, Dieu ri est point un être trompeur, n'est ni plus ni moins certaine que celle-ci : fax un corps. Ce sont deux vérités de même ordre, deux vérités absolues auxquelles nous croyons spontanément, immédiatement, nécessairement et universellement. Et comment faire dépendre de la révélation la légitimité du témoignage des sens, sans voir que la connaissance de la révélation elle-même dépend de la légitimité du témoignage des sens par lesquels on l'a reçue (*) ?

Cependant , pour que des esprits aussi éminents que les Descartes, les Malebranche, les Berkeley, etc., aient été amenés sur l'existence des corps au doute ou à la négation , il a fallu que des causes puissantes soient venues combattre en eux la voix de la raison , et les mettre en contradiction avec le sens commun des hommes. Ces causes, faciles à connaître, paraissent se réduire à deux; la première cause, la plus ancienne , la plus générale , se trouve dans l'hypothèse des idées ou espèces, imaginée pour expliquer la perception extérieure ; l'autre dans la vue de ce qu'on appelle ordinairement les erreurs des sens.

315. 1° Le vulgaire perçoit les corps et croit à leur existence sans chercher à s'expliquer comment il les perçoit ; les philosophes ont voulu donner cette explication , et pour cela ont imaginé que les corps sont dans une perpétuelle émission de petites molécules, émanations ou effluves, images semblables à ces mêmes corps(s'ou>Xa), lesquelles images, traversant l'espace, arrivent à nos organes et pénètrent par leurs

(*) Malebranche a prévu celte objection : « Il n'y a donc que la foi, dit-il, » qui nous révèle un monde matériel. On objecte que la foi vient des sens, » fides ex audilu. Mais quand les prophètes et les apôtres auraient été de » purs fantômes, ce que nous aurions appris d'eux ne laisserait pas d'être » certain, puisque Dieu seul aurait produit ces fantômes. Or, il résulte de » leur témoignage unanime que Dieu a créé un ciel et une terre : les corps » sont donc un article de foi. » (Malebranche, Loc. cit. )

pores jusqu'au cerveau où elles s'impriment dans l'âme qui connaît ainsi les corps (Ritter, Hist. de la PhiL, p. 489). Cette explication appartient à Démocrite. Ces images des corps deviennent pour Platon des idées [ £%)), desquelles il distingue les idées pures et absolues, les idées en elles-mêmes (eIot) a6xà xa8 'a&xà) qui ne nous viennent point des corps mais sont les types éternels des choses : ces idées pures attirent principalement son attention. Celle d'Aristote au contraire se porte sur les idées que nous envoient les corps , il les appelle des formes, des apparences («pavxàa^aTa), des espèces. Enfin, Épicure reproduit les émanations des atomes (àiroppoiai) qui produisent en nous la sensation (ajafofaiç), puis la perception (lirataô^aiç ). Ainsi s'établit en se modifiant une théorie d'après laquelle l'être intelligent ne perçoit point les corps eux-mêmes, mais seulement les images ou idées qui en émanent et viennent jusqu'à lui.

Tel est le fond commun de l'hypothèse que la philosophie de la Grèce légua à celle du moyen âge , et qui, transmise à la philosophie moderne sous le nom de Théorie des idées , fut. généralement admise et enseignée, jusqu'à Arnaud qui la combattit le premier (Traité des vraies et des fausses idées), et Reid qui la détruisit entièrement. Il est vrai que les modernes, et particulièrement Malebranche (Recherche de lavér.,\i\. III, part. 2, ch. 2), ont supprimé l'émission qui leur paraissait trop absurde 5 et comme c'était l'émission qui garantissait la ressemblance , ils ont cru réparer cette perte irréparable en supposant, ou que les impressions produites sur le cerveau sont elles-mêmes des images de l'objet qui les produit , ou qu'elles excitent dans l'esprit de telles images qui sont les idées. En résumé , l'idée était pour la philosophie moderne, un objet représentatif sui generis , distinct des corps et de l'être intelligent, représentant les corps et servant à l'être intelligent pour les connaître.

Notre but étant de faire voir comment cette théorie des idées conduit nécessairement au scepticisme sur la réalité du

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