PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE II
monde extérieur, nous ne nous arrêterons pas à démontrer sa fausseté , ni son impuissance à expliquer ce pour quoi on l'avait inventée (*).
De cette théorie une fois admise il suit nécessairement, 1° que nous ne connaissons pas les objets extérieurs eux-mêmes ou les corps, mais seulement leurs idées ou images-, 2° que si nous ne percevons que ces idées , nous ne pouvons savoir en aucune façon si ces idées sont les images fidèles ou non de choses que nous n'avons jamais perçues ; 3° que nous ne pouvons conclure avec certitude de la vue d'un portrait, quelque ressemblant qu'on le suppose , la continuité de l'existence d'un original que nous n'avons jamais connu et ne pourrons jamais connaître, et qu'ainsi il y a lieu au moins de douter de l'existence du monde matériel. Ces conséquences ont été successivement reconnues et avouées par les philosophes que nous avons cités et par beaucoup d'autres excellents esprits, qui, ayant négligé l'observation des faits et laissé s'introduire dans l'étude de l'homme des hypothèses arbitraires, ont multiplié les erreurs, les contradictions , les absurdités , en raison directe de l'exactitude de leur raisonnement , de la fidélité à leurs hypothèses et de la sagacité avec laquelle ils en apercevaient et en pressaient toutes les conséquences. Mais ces conséquences tombent d'elles-mêmes du moment que l'on remarque que la théorie qui les contient n'est qu'une hypothèse tout à fait gratuite , et par conséquent entièrement inadmissible dans une science qui doit être uniquement fondée sur l'expérience et sur l'observation des faits. La perception extérieure succède à la sensation 5 voilà un fait. Nous ne pouvons nous empêcher de croire à la réalité des objets qu'elle nous fait connaître , voilà un second fait. L'impossibilité d'expliquer le premier fait ne donne en aucune façon le droit de nier la légitimité du second.
(*) Cf. sur ce point Reid, Ess. sur les facuL intell.; Ess. II, cliap. A et 14 ; et Roy.-Collard, même vol., p. 343.
316. 2<> Toute la philosophie ancienne et moderne retentit de plaintes contre les mensonges des sens, et tous les sceptiques , pour appuyer leur doute touchant la réalité du monde extérieur, ont dressé avec un soin minutieux de longues listes de faits qu'ils appelaient des erreurs des sens : le bâton droit paraissant brisé dans l'eau; les tours carrées paraissant rondes au spectateur éloigné ; la grandeur apparente des astres si différente de leur grandeur réelle , etc. Dans l'école péripatéticienne et la plupart des autres, le mensonge des sens était l'explication philosophique des phénomènes de ce genre et servait ainsi à dissimuler l'ignorance des causes réelles.
Il nous semble d'abord que le fait seul d'avoir reconnu que le témoignage d'un sens avait donné lieu à une erreur, suffît pour ôter le droit d'accuser le témoignage des sens en général, puisqu'ils ont précisément fourni les moyens de reconnaître une erreur. Reconnaître une erreur c'est acquérir une vérité; et comme les sens peuvent seuls nous servir à percevoir les objets sensibles, la reconnaissance d'une erreur prouve ou que le témoignage d'un sens a été corrigé par le témoignage d'un autre sens plus spécialement propre a faire percevoir l'objet, ou que le témoignage d'un sens a été corrigé par le témoignage du môme sens mieux employé , et cela prouve en môme lemps, non certes que le témoignage des sens est mensonger, mais au contraire qu'il est très-véridique quand les sens sont employés dans leur spécialité, dans leur portée et suivant leurs lois légitimes , puisqu'il a servi à reconnaître une erreur et à la remplacer par une vérité. La seule conclusion à tirer est que nous nous trompons dans l'emploi de nos sens. Ainsi tombe cette objection , tant de fois répétée contre les sens , que nous ne devons plus nous fier à qui nous a trompés une fois ; et de ce que nous nous sommes trompés souvent en nous servant mal des sens, il ne s'ensuit nullement que nous nous trompions encore en nous en servant comme il faut, mais bien plutôt que nous atteindrons la