‹ Traité de logique;Chapitre 193 sur 228 · PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE II

vérité en nous servant des sens conformément à leurs lois (*).

Mais si, dans certaines circonstances qu'il est impossible de nier, comme dans les rêves , le délire, la folie, dans l'état de lésion ou de maladie des organes de perception , il est vrai que nos sens ne nous rendent plus un témoignage fidèle sur la réalité, et nous font le jouet de mille illusions, il faut remarquer d'abord que cela n'est pas particulier aux sens. Ceux donc qui s'appuient sur ces états exceptionnels pour infirmer la légitimité de notre croyance au monde corporel, ont tort de ne pas voir que cette faculté qu'ils appellent la raison , et qu'ils veulent substituer aux sens, est dans les mêmes circonstances sujette aux mêmes erreurs. La mémoire, le raisonnement se troublent comme les sens ; leur exercice se suspend comme celui des sens -, c'est une suite de notre imperfection ; et comme cette imperfection est commune à toutes nos facultés, elle n'autorise pas à déclarer l'une d'entre elles plus trompeuse que les autres. Et ensuite quelle conclusion est-il permis de tirer de cette déception passagère? Si nos sens, si nos diverses facultés nous trompaient toujours , comment saurionsnous qu'elles nous trompent, puisque nous n'aurions jamais vu la vérité, la vraie réalité? La nécessité où sont les sceptiques de recourir à ces états anormaux , est leur propre condamnation. En effet puisqu'ils les distinguent très-bien des circonstances où les sens sont véridiques, ils reconnaissent par cela même que, dans l'état normal et de santé, nos sens sont une faculté capable de la vérité \ nous le reconnaissons comme eux, et nous tirons pour la seconde fois cette conclusion que, dans l'état normal , le témoignage de nos sens est légitime, et que légitime est aussi la croyance au monde extérieur qu'ils nous révèlent.

Cette conclusion à priori , est confirmée par la confiance

| (*) Euler, Lettres à uneprinc. d'Allem., 2e part., leit. hQ et 50, édition Cou mot.

que l'humanité entière, y compris les sceptiques, accorde au témoignage des sens, par notre expérience de chaque jour et par un examen sérieux des sens et des perceptions que nous leur devons.

317. Fait avec bonne foi, cet examen nous apprend que nos sens ne nous trompent point, mais que c'est nous qui nous trompons ,

1° En demandant à un sens des perceptions qu'un autre sens doit nous donner ;

2° En demandant aux sens plus qu'ils ne peuvent nous donner, et en prenant des perceptions vagues et incomplètes pour un témoignage clair et complet ;

3° En n'étudiant pas les lois des phénomènes et des impressions qu'ils doivent produire sur chacun de nos sens.

318. 1° Nos sens ont chacun leur objet particulier : il appartient à l'œil de faire connaître les couleurs , à l'ouïe les sons , au toucher les formes et les distances , au goût les saveurs, à l'odorat les odeurs. Mais, par suite des rapports que l'expérience nous fait reconnaître entre les diverses propriétés des corps , les perceptions et les sensations propres à un sens deviennent les signes des sensations et des perceptions d'un autre avec lesquelles elles sont associées , et en conséquence, nous nous servons souvent d'un sens pour juger de ce que le témoignage d'un autre sens nous aurait donné avec plus de lenteur. Par exemple, les rapports entre les distances , les positions des objets et les modifications de la lumière et du son une fois reconnus , nous portent souvent à nous servir du témoignage rapide de la vue ou de l'ouïe , pour apprécier des distances que nous devions mesurer avec un objet tangible. Si dans de semblables appréciations, nous commettons des erreurs, ce n'est point aux sens qu'il faut- les attribuer. La vue , à qui on fait tant de reproches , ne nous trompe pas plus qu'un autre sens quand nous l'interrogeons dans sa spécialité : elle a pour objet la forme colorée , et c'est par une mauvaise induction que nous avons confondu l'étendue

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