‹ Traité de logique;Chapitre 194 sur 228 · PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE II

colorée avec l'étendue réelle et résistante, et que, demandant l'une à la vue, nous lui avons aussi demandé l'autre qu'elle ne doit pas nous faire percevoir. Ne demandons à la vue et à l'ouïe que ce qui est dans leurs attributions, et demandons au toucher et aux autres sens les perceptions qu'ils doivent seuls nous donner.

319. 2° Ce n'est pas tout : nos sens sont bornés, imparfaits, et leur exercice légitime tient à des conditions qu'il est important de connaître pour s'en servir comme il faut. Conditions hygiéniques pour l'organe , conditions de distance , de position , de milieu pour les objets à percevoir. Ce n'est ici le lieu d'énumérer ni les uns ni les autres ;■ mais c'est celui de dire que si nous négligeons de connaître ces conditions , l'erreur qui résultera de cette ignorance est imputable à nous et non à nos sens. Non-seulement nos sens sont par nature imparfaits et limités, mais leur portée varie avec les individus, si nous ne nous assurons pas des limites de leur portée, si nous leur demandons leur témoignage sur des objets qu'ils n'atteignent qu'imparfaitement, et si nous prenons des perceptions vagues, obscures et incomplètes pour des témoignages clairs , précis et complets , l'erreur n'appartient plus aux sens , mais à celui qui en a faussé le témoignage.

320. 3° Lorsque nous ignorons les lois de la nature et celles de l'exercice de nos sens , ou que nous les observons avec trop peu d'attention , nous nous exposons à prendre le résultat légitime de ces lois pour une illusion trompeuse. L'ouïe m'affirme que ce son vient de ma droite 5 il en vient en effet , mais il est réfléchi, et le corps sonore est à ma gauche. Les rayons lumineux viennent en ligne droite de l'objet à l'œil lorsqu'ils ne rencontrent point d'obstacle , et souvent nous trouvons l'objet visible dans la direction selon laquelle ces rayons arrivent à l'organe ; mais ils peuvent être réfléchis, réfractés, infléchis dans leur marche de l'objet à l'œil, ce qui change leur direction et avec elle la position apparente , la figure apparente et la grandeur apparente de l'objet. Tous ces faits peuvent bien tromper le spectateur et l'auditeur igno-

rant, mais ils sont la source des informations les plus exactes pour le savant initié aux principes de l'optique et de l'acoustique, et ne lui paraissent que les conséquences de ces mêmes lois de la nature , dont nous retirons de si grands avantages dans les circonstances ordinaires. Les phénomènes de la transmission de la lumière existent ; notre œil , destiné à nous les faire connaître , nous tromperait s'il ne nous donnait pas lés réfractions des rayons lumineux, la diminution perspective des objets 5 il ne nous trompe pas en nous les donnant fidèlement. Là se termine son rôle. Celui de l'être intelligent est de connaître les lois d'après lesquelles la nature se manifeste à lui par le moyen de ses organes. Et ce que nous venons de dire de l'ouïe et de la vue , doit se dire de tous les autres sens ; ils ont leur spécialité , leur portée et leurs lois qui règlent leurs rapports avec les objets. Méconnaître ou ignorer l'une de ces trois choses, c'est s'exposer volontairement à des erreurs qui viennent de nous et non des sens, et sur lesquelles, par conséquent, il n'est pas permis de s'appuyer pour nier la légitimité de leur témoignage. Ainsi, la seconde cause du scepticisme n'a pas plus de valeur que la première.

321. Faisons une remarque: quelle que soit la légitimité du témoignage de nos sens, quand il s'agit de s'en servir pour arriver àla science des corps, la connaissance générale de leur spécialité et de leur lois, la connaissance plus particulière de leur portée ne suffisent pas. La science est chose difficile , et l'art de conduire nos moyens intellectuels pour la réaliser est l'objet d'une étude pénible. C'est un art dont la théorie exige toutes les forces de la réflexion, et la pratique, tous les scrupules de l'expérience. Ce n'est pas assez que d'apprendre, comme nous avons essayé de le faire, à comparer, àgénéraliser, à induire et à conclure, de môme qu'il faut apprendre à se servir de la conscience, il faut encore apprendre à se servir des sens, et pour qu'ils fournissent avec vérité les éléments que nous élèverons à l'état de science , il faut faire avec soin leur éducation, en les exerçant de manière qu'ils acquièrent de plus en

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