PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE II
plus de l'aptitude à recevoir avec finesse et sûreté toutes les impressions qui les regardent.
Il est même important de ne pas se borner aux seuls appareils dont la nature nous a pourvus, mais de recourir également à ceux que notre industrie nous a créés, de doubler et de tripler ainsi, de multiplier autant que possible nos moyens de pénétrer au sein du monde matériel, et d'en saisir les propriétés les plus secrètes et les rapports les plus profonds.
322. Et, soit que nous nous servions simplement de nos organes, soit que nous étendions leur portée par l'emploi des instruments que l'art a inventés , il faut appliquer fortement notre attention aux objets de la perception , et ne nous prononcer qu'en raison directe de ce qui se manifeste. Il n'est pas de moyen plus efficace pour éviter l'erreur.
§3. De la mémoire.
323. Les phénomènes de mémoire ou perceptions du passé ont nécessairement un objet ; cet objet est un fait intérieur qui n'est plus. Rechercher quelle est la vérité des souvenirs, c'est rechercher si le plaisir ou la douleur, l'affirmation ou la négation , etc. , dont nous nous souvenons, ont réellement existé en nous. Ainsi posée -, la question de la légitimité de la mémoire, donne lieu aux mêmes remarques que les questions semblables sur la conscience et sur les sens. On n'a jamais songé sérieusement à prouver la légitimité de la mémoire , et si elle était attaquée, on ne daignerait pas répondre. Le comment du souvenir et de la reconnaissance est tout aussi inexplicable que le comment de la perception et de la connaissance. Nous reconnaissons et nous croyons à ce que nous reconnaissons , parce que nous sommes ainsi faits et que nous ne pouvons faire autrement.
324. Au sujet de l'impossibilité d'expliquer le souvenir et de justifier la croyance que nous lui accordons, on a émis une opinion qui ne nous paraît pas juste et que nous croyons devoir signaler.
« Il n'est pas plus possible, a dit Reid, d'expliquer la prescience » des actions d'un agent libre, qu'il n'est possible d'en expli- )) qucr la mémoire. Essayez de prouver que les actions d'un agent » libre ne peuventêtre prévues, vous verrez que les mêmes argu- » ments prouvent avec la même force que les actions d'un agent » libre ne peuvent être connues par la mémoire. » (Essai 3, ch. 2, p. 57, trad.)
Si l'on veut dire par là que le souvenir est un phénomène inexplicable, il n'est pas nécessaire de le comparer à l'avenir, rien n'est plus inexplicable que la perception du présent. Et il nous semble qu'il y a erreur et danger logique à faire ressortir l'illégitimité de la prescience d'actions libres et à lui comparer et lui assimiler ensuite le souvenir. Reid compare les actions libres passées aux actions libres futures : « Le passé, dit-il, a réellement existé; mais il » est vrai aussi que l'avenir existera réellement. Il n'y a pas un » raisonnement tiré de la constitution ou de la situation de l'agent, » qui ne s'applique également à ses actions passées et à ses actions » futures. Le passé a été, il n'est point ; l'avenir sera, il n'est » point; le présent a la même relation avec l'un et avec l'autre, ou » il n'en a avec l'un ni avec l'autre. » [Loc. cit.) Tout cela est-il bien exact ? Remarquons bien qu'il s'agit ici, non pas d'un futur nécessaire et déterminé, mais d'un futur libre, d'un futur rempli par des actions libres, essentiellement contingentes, c'est-à-dire, qui seront de telle manière ou de telle autre, ou qui peuvent même ne pas être du tout. Or, le passé d'un agent libre a pu être contingent quand il était encore à l'état de futur, mais, au moment de son accomplissement, sa contingence a cessé ; il est, il est d'une manière déterminée, et si l'instant d'auparavant tout pouvait faire qu'il ne fût pas, rien ne peut plus faire qu'il ne soit pas, qu'il ne soit pas arrivé, et qu'en arrivant, il n'ait imprimé à la conscience telle modification plutôt que telle autre. L'état actuel et présent de notre intelligence se compose ou plutôt résulte de la somme de toutes les modifications qu'elle a reçues antérieurement, de celleslà et non d'aucune autre. Il aurait pu se composer d'autres sans doute, mais dire que cette possibilité continue après la réalisation du passé, c'est selon nous, un non-sens et une contradiction. Je puis teindre un objet en bleu ou en rouge ; mais de ce que je suis libre en ce point et qu'il est dès lors impossible de prévoir pour quelle couleur je me déciderai, il ne s'ensuit pas qu'une fois la couleur donnée et l'effet produit, cette même liberté continue et qu'on ne puisse reconnaître l'effet parce qu'il a été produit librement, la couleur parce qu'elle a été donnée librement. Le futur n'est