PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE II. 06 i
point, il n'a pu ni ne peut modifier l'être intelligent ; le passé n'est point, mais il a été, mais il a modifié l'être intelligent. Comment se conserve et se reconnaît cette modification , nous l'ignorons ; mais enfin elle a été, elle continue d'être, et il n'y a nulle parité entre elle et une modification future , qui ne peut en aucune façon atteindre l'être intelligent.
325. L'impossibilité d'expliquer les phénomènes delà mémoire , ne nuit en rien à la confiance que nous accordons à son témoignage. Cependant, quelle que soit notre confiance, de nombreuses plaintes s'élèvent tous les jours contre la mémoire et l'accusent d'infidélité et de mensonge. C'est à tort : la mémoire ne nous trompe pas plus que nos autres facultés , mais comme nos autres facultés , elle a ses imperfections et ses limites 5 elle s'affaiblit avec l'âge , se détériore avec la santé, et son exercice exige des précautions analogues à celles qu'exigent les sens et la conscience.
Si le souvenir a pour objet un fait qui existait immédiatement auparavant, il ne diffère pas d'un acte du sens intime et la même certitude l'accompagne. Mais à mesure que les modifications s'éloignent et s'affaiblissent, la mémoire fournit aussi des souvenirs moins nets , et dans ce cas , la prudence exige qu'on ne lui accorde qu'une confiance limitée par le degré d'évidence et de clarté qui accompagne le souvenir. Le souvenir est-il clair, net et précis , notre confiance est entière et n'est jamais trompée. On remarque que quand la mémoire nous retrace le passé d'une manière défectueuse ou incertaine, toujours nous en sommes avertis par le sentiment de défiance qui s'y joint; tandis qu'au contraire si c'est fidèlement qu'elle rappelle les choses, alors le sentiment de confiance qui accompagne son rapport, nous donne l'assurance qu'il est vrai. D'où l'on voit que si l'on veut écouter ce sentiment avec attention , si l'on a assez de sincérité pour ne prendre que ce que la mémoire donne , et ne pas compléter les souvenirs par imagination ou par passion, si Ton sait reconnaître par l'expérience les limites de sa mémoire personnelle , si l'on
s'exerce à la fortifier et à l'étendre conformément à ses lois, la mémoire sera pour nous un moyen de connaître infaillible et digne de toute notre confiance.
§ 4. De V induction.
326. L'objet unique de l'induction ramenée à son principe étant la stabilité et la généralité des lois qui régissent l'univers, demander quelle est la réalité de cet objet, c'est demander si tout se fait en vertu de lois stables et générales. A cette question , la seule réponse à faire , est que nous ne saurions nous empêcher de le croire , et que le contraire, savoir que tout se ferait sans ordre et au gré du caprice, nous paraît une monstrueuse absurdité. Et cette réponse se trouve implicitement contenue dans les attaques que l'on a pu diriger contre le procédé inductif ; puisque les auteurs de ces attaques supposent que les autres hommes les entendent , les comprennent, et ont une intelligence soumise aux mêmes lois que la leur.
La faculté d'induire est une des plus précieuses que l'homme possède ; elle le guide à son insu dans la vie ordinaire ; elle lui permet d'atteindre à la science, de voir le passé et l'avenir dans les lois du présent. Toujours et partout, l'homme obéissant à son instinct s'est servi de l'induction pour se diriger dans le cours ordinaire de la vie -, mais longtemps il a ignoré la valeur scientifique de ce procédé, ou plutôt il a ignoré à quelles conditions l'exercice en est légitime. Telles sont ces conditions d'observation, de comparaison, etc., que si elles n'ont pas été légitimement remplies, l'induction est illégitime. Par l'induction, on ne porte pas de jugements primitifs, par l'induction on juge que telle loi que l'on vient de découvrir s'étend au temps comme à l'espace. Or, si les opérations qui étaient nécessaires pour amener la découverte de cette loi ont été mal faites, si par suite on a pris pour une loi ce qui n'en était pas une, si l'on ne veut plus consulter l'expé-