PARTIE COMPLÉMENTAIRE. CHAPITRE III
y a donc lieu de douter de l'autorité comme de toute autre chose : et voilà encore le scepticisme. Ainsi l'illégitimité de la raison individuelle une fois admise, s'étend jusqu'à l'autorité du témoignage et l'emporte avec elle.
Il y a plus, c'est qu'en admettant comme principe de certitude le témoignage universel , et recevant comme vérité ce qu'il nous dit être tel, il faut à ce titre admettre la légitimité de nos divers moyens de connaître-, car s'il est une croyance professée par l'humanité tout entière, c'est celle à la légitimité de nos sens , du raisonnement, en un mot de nos diverse s facultés intellectuelles.
Mais là ne s'arrêtent pas les inconséquences : quand on soutient un semblable système, à qui adresse-t-on les raisonnements et les preuves qui doivent servir à faire interdire la raison humaine et individuelle comme incapable du vrai? Qui doit prononcer la condamnation? N'est-ce pas la raison humaine qui s'adresse à la raison humaine, apparemment pour obtenir son acquiescement à des conclusions qui lui contestent précisément le droit d'intervenir dans la question que l'on traite (*)? N'est-ce pas ainsi la raison elle-même qui est appelée à proclamer sa propre incompétence? Étrange arrêt qui se réfute lui-même, car si la raison individuelle n'est pas juge ^de la vérité, comment peut-elle prononcer qu'il est vrai qu'elle n'est pas juge? L'abdication qu'on lui demande constate sa souveraineté.
334. Après les contradictions, voyons les conséquences. Les voilà telles que l'auteur de Y Essai les tire lui-même de son système. « Nul esprit fini n'a en soi le principe de la certi- » tude. Elle n'existe que dans la société, dépositaire des vérités » que l'homme reçut de Dieu à l'origine, et qu'elle conserve et » transmet parla parole. » {Essai sur Vindiff., t. Il, p. 133. \ C'est encore là une exagération comme celle que nous avons signalée plus haut, et qui de ce principe que, sans la révélation
(*) C'est ce que reconnaît M. de Lamennais dans ses JVoùv, frag , pu biiés en 1835.
V homme ne peut pas connaître certaines choses, en conclut à tort qu'il ne peut connaître aucune chose sans cette révélation directe ou transmise. De là il suit, qu'il n'y a certitude que pour les choses révélées et transmises par la tradition ; et par conséquent, point de certitude pour les faits postérieurs à la révéjation qui n'ont pu être attestés à la société que par quelques hommes qui en ont été les témoins; point de certitude même dans les conséquences plus ou moins développées que le raisonnement des individus a tirées de ces vérités révélées; point de certitude dans les sciences qui certainement n'ont été révélées ni directement ni médiatement, et qui au contraire avant d'appartenir à l'universalité, ont été le fait propre de la raison individuelle du savant; point de certitude dans les faits purement individuels ; et pour savoir avec certitude si je crois enDieuou si je me sens malade, il faut que je consulte l'humanité tout entière , et par delà l'humanité, la révélation I De pareilles conséquences réfutent la doctrine qui les contient.
335. Ainsi, inconséquences et contradictions, voilà ce que présente ce système en proscrivant comme illégitime l'exercice de nos facultés intellectuelles : scepticisme total, c'est-àdire anéantissement absolu de l'intelligence, voilà ce qui résulterait d'un semblable système s'il restait conséquent à luimême.
336. La raison individuelle et le témoignage de l'humanité sont deux fondements de certitude qui ne se contredisent pas, qui peuvent et doivent subsister ensemble 5 dès lors au lieu de proscrire l'un et de conserver l'autre, ce qui est les condamner tous les deux (*), n'est-il pas plus juste et plus naturel de
(*) Dans son Discours de la méthode, Descartes mit en état de suspicion toutes les croyances que nous devons à l'autorité, pour ne les admettre qu'après leur avoir fait subir le contrôle de la raison- Mais quand il réserva sans la soumettre au doute une morale provisoire, ce n'était là que l'iacon, séquence d'une conscience honnête et effrayée. Cette morale, d'où venait. elle, et de quel droit s'imposait-elle ? Toutes les lois que reconnaissait l'instinct étaient renversées; celles que devait reconnaître la raison n'étaient pas encore établies. Quelle autorité pouvait être celle d'un principe inorai