‹ Traité de logique;Chapitre 26 sur 228 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la généralisation immédiate , ou de la formation des principes de raison.

33. Pour dégager les principes qu'elle fournit à l'être intelligent, cette généralisation ne suppose, disons-nous, qu'une perception primitive : c'est qu'en effet il y a des généralités qui , par elles-mêmes , sont si simples , que l'abstraction dont elles sont le sujet, s'opère spontanément efc immédiatement après la perception du particulier. De ce nombre sont tous les principes que Ton trouve en tête des sciences physiques, mathématiques, morales, etc.-, comme le tout est égal à la somme de ses parties; tout ce qui commence d'exister a une cause; tout attribut suppose une substance ; rendre à chacun ce qui lui appartient ; et beaucoup d'autres (*) .

1° Si l'on examine ces principes, on verra qu'aucun d'eux et de ceux qui leur ressemblent , ne se montre à l'intelligence dans quelque cas particulier, sans qu'aussitôt nous ne soyons frappés de son invariable généralité. Bien que ces vérités ne puissent être démontrées, ni expliquées, nous les voyons aussi claires que possible, et jamais il ne nous arrive, faute de trouver en elles assez d'évidence , de nous y prendre à plusieurs fois pour porter notre jugement ; du premier coup nous prononçons avec pleine conscience et d'une manière irrévocable; aussi leur premier caractère est-il une évidence immédiate et parfaite.

2° Dans ces vérités que d'un coup d'œil et de prime abord l'être intelligent élève au suprême degré de généralité , il n'y a point d'observations à faire, point d'expériences à tenter;

(*) Cf. Essais de philosophie , par P. Prévost, II , p. 37 ; Reid, Facult. int.y Ess. 2 , cli. 19 ; Ess. 3, cil. 3 ; Ess. 6, ch, ô, 5, 0, 7.

la liberté, cette faculté qui se mêle plus ou moins à toute perception expérimentale, n'a point à intervenir; tout se fait sans elle et avant elle (*) ; aussi le second caractère de ces vérités est-il de venir en nous d'elles-mêmes et malgré nous, ou, en un mot, d'être spontanées.

3° Et non-seulement ces vérités nous apparaissent comme non librement acquises et imposées en quelque sorte par la nature , mais encore nous concevons leur objet comme ayant toujours été, n'ayant pas pu, ni ne pouvant jamais ne pas exister, quelque hypothèse qu'on se plaise à imaginer 5 ce qui leur donne pour troisième caractère d'être nécessaires.

4° Enfin , un autre caractère de ces principes est d'être universels , en ce sens qu'ils sont non-seulement le partage de tout être intelligent (**), mais qu'ils accompagnent tous les faits intellectuels, et qu'ils semblent en être les éléments constituants.

Ainsi, évidence immédiate, spontanéité, nécessité et universalité. Tels sont les caractères de ces principes généraux.

34. Prenons quelques exemples qui à la fois nous serviront d'explication, de preuve et d'application. Soient ces deux principes ; Tout attribut suppose une substance , tout phéno* mène commençant a une cause. Voyons si ces principes ont bien les caractères que nous avons cru reconnaître , et com-

(*) Cf. Genty, Élém. de philos., II, p. 54 et 55.

(**) « Ces vérités éternelles que tout entendement aperçoit toujours les mêmes.)) (Bossuet, Connaiss. de Dieu et de soi-même, p. 280. Paris, 1819.) A ce sujet, il faut faire une remarque importante : Ces principes ne sont point primitivement formulés dans l'intelligence humaine, et même chez la plupart des hommes ils ne se formulent jamais. Que de gens mesurent, sans savoir exprimer le principe de toute mesure : deux grandeurs comparées, etc. Il n'existe primitivement en nous que cette nécessité de notre constitution , qui, le cas arrivant, nous oblige de croire à certains rapports. Mais cette nécessité équivaut a l'existence même du principe formulé, puisqu'elle produit les mêmes effets et que nous ne pouvons réfléchir à ce qu'elle nous force de croire sans voir ces principes apparaître et se formuler, et sans reconnaître que noire intelligence a toujours été soumise à ces principes nécessaires , bien que nous ne les eussions pas distingués ni formulés.

Page 1