PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE III. ftl
eût dans le moi effet sans cause, cause sans effet, et que le moi se saisît comme cause sans voir un effet. Mais du moment qu'existe ce rapport nécessaire et absolu, le moi causant un effet se trouve sous la loi de ce rapport, et le perçoit parce qu'il est devenu évident dans le fait personnel : mais il existait avant d'être perçu; il existait comme antécédent absolu, nécessaire, logique du fait individuel et singulier qui nous a valu la connaissance du principe général.
38. La nécessité où nous sommes de percevoir ces principes généraux, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, que nous y pensions ou que nous n'y pensions pas, a été reconnue par presque tous les philosophes. Ce qui a engagé quelques-uns d'entre eux (Descartes et surtout son école) à dire que ces principes, ou pour parler leur langage, ces idées étaient innées, c'est-à-dire que nous n'avons point acquis ces idées, mais qu'elles nous ont été données dès notre naissance, antérieurement à toute expérience, et qu'elles n'ont d'autre date que notre propre vie. D'autres (Locke et son école) (*) avaient cru que ces principes généraux étaient comme d'autres principes le résultat de l'expérience et de la comparaison. On trouve dans la théorie qui précède l'explication et la raison de cette double erreur (**).
39. L'opinion qui ne reconnaissait que des idées générales tirées de l'expérience et de la comparaison, trouvant au point de départ de la généralisation absolue l'antécédent psychologique, étendait outre mesure cet antécédent très-réel. Ceux qui soutenaient au contraire l'innéité des idées avaient très-bien reconnu et très-bien constaté que certaines
(*) Cf. Log., de P. R., ùe partie, ch. 6.
(**) Toute cette théorie est empruntée aux savantes analyses de MM. Royer- Collard, Cousin et Damiron. J'ai mis tout le soin possible à conserver les expressions de ces auteurs ; cependant il est indispensable de recourir aux textes originaux; Cf. Royer-Collard , OEuvres de Reid, t. ft, p. 27/j, 300, 338. Cousin, Fragments, 2e édit., p. 385. Cours de 1829, 17e leçon. Damiron, Psxjch,^. 73 etsuiv.
idées (principes) générales, par exemple, celles que nous avons citées, ne peuvent s'expliquer par la collection et la comparaison , qu'elles existent d'ailleurs en nous à un âge où nous ne savons ce que c'est qu'observer et généraliser ; car ainsi se passent les choses. Or, si elles se passent ainsi, sans notre participation, cela ne se peut qu'en vertu d'une certaine nécessité d'intelligence et d'une loi qui nous dirige malgré nous, parce que nous sommes ainsi faits , et comme nous sommes ainsi faits depuis notre naissance, il est tout simple de penser qu'il y a là quelque chose d'inné, de non acquis, de primitif, que l'expérience peut mettre en jeu dans l'occasion, mais qu'elle ne crée ni n'engendre. Maintenant, pour ce qui est des idées (principes) qui sont la conséquence de cette loi de notre nature intellectuelle, il est aisé de comprendre la préoccupation systématique qui, ne les distinguant pas de la faculté à laquelle nous les devons, et les datant de la même époque, parce que nous ne les faisons pas plus que la faculté qui nous les donne , la raison , expliquait leur présence en nous par l'hypothèse d'une môme innéité : l'innéité est à la faculté, ils la prêtent au fait lui-même. C'est une erreur, mais une erreur délicate et de facile admission (*).
40. Pour faire mieux ressortir cette erreur, et mieux distinguer la vérité , prenons encore une fois pour exemple , ce principe absolu et universel, tout phénomène commençant suppose une cause. L'homme ne vient pas au monde , avec ce principe de causalité tout fait en lui , inné , n'ayant plus tard qu'à le reconnaître ou à s'en souvenir , mais il vient avec le
(*) Ces vérités générales viennent on nous si vite , avec si peu de travail et de peine, qu'il nous semble que nous les savions déjà. Il est donc facile et presque naturel de se faire illusion et de croire que l'être intelligent, tout instruit dès le principe, n'a par la suite rien à trouver, mais seulement à reconnaître, et que ces idées sont innées, ou d'imaginer avec Pythagore et plus tard avec Platon, que ces idées ont été notre partage dans une autre vie dont nous n'avons qu'à nous souvenir. Cf. Damiron, Psych., p. 64; Ritter, 2, p. 247 ; l'argument du Phédon, par M. Cousin, Trad. de 1 laton, vol. 1 ; l'introd. aux OEuv. de Descartes, par M. J, Simon.