PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE III
seul, ou regardé comme des principes différents les divers aspecte d'un même principe. C'est donc la science de ces principes qui varie, dépendante qu'elle est des chances de l'observation-, mais ces principes eux-mêmes restent invariables. Quelques-uns ont pu être oubliés, omis, contestés, niés même par des philosophes , sans cesser pour cela ni d'exister ni de soumettre à leur influence nécessaire ceux-là mêmes qui les niaient. Ainsi Spinosa oublie la cause, Hume la nie, Condillac met en cloute la substance ; mais ce n'est que dans leurs ouvrages et pour être conséquents à leurs systèmes (*). Dans la conduite de la vie , ils agissent comme s'ils reconnaissaient des causes et des substances, ainsi que le reste des hommes. C'est qu'en effet l'homme ne peut anéantir en lui ces principes, ni se soustraire à leur empire. La folie elle-même ne le fait pas-, les aliénés continuent d'obéir aux lois de la substance et de la cause , et c'est par là qu'ils sont encore hommes , quand ils ont cessé de l'être sous d'autres rapports.
(*) Voici pour exemple l'origine de la négation du principe de causalité par Hume. Ce philosophe ayant admis sur les opérations de l'intelligence humaine deux assertions fausses , il est vrai , mais qu'une observation incomplète faisait regarder comme vraies et fondamentales à Locke et à lui , savoir, la première, que toutes nos idées dérivent immédiatement oumédiatement de l'observation ;la seconde, que tous nos jugements naissent de la comparaison de deux idées préalablement conçues (19), s'appuya sur ces deux assertions pour examiner les motifs de notre confiance aux vérités premières et en particulier aux principes de causalité et de substance, et , d'après la première assertion , il demanda où étaient les réalités observables représentées par les mots cause, substance, et ne trouvant dans le monde visible ni ces réalités, ni rien de l'idée de quoi par abstraction on pût former ces deux idées, il en conclut qu'elles étaient chimériques et qu'il n'y avait ni substance, ni cause. Et en partant de la seconde assertion , il demanda où étaient les deux idées du rapprochement desquelles l'esprit humain avait pu tirer ces deux jugements, que tout fait a une cause et tout attribut une substance, et trouvant chimériques les deux idées de cause et de substance , il en conclut , pour rester fidèle à son système , que ces deux prétendus principes n'ont aucun fondement, et les deux rapports qu'ils expriment aucune réalité.
45. Il reste à dire sur la généralisation absolue les règles qui la concernent. Rappelons d'abord ses lois :
1° Cette généralisation est fatale et indépendante de notre volonté ;
2° Elle a pour condition la perception du principe à généraliser dans un fait particulier antérieur.
Or, 1° comme fatale et irrésistible, elle n'est pas susceptible de direction et échappe à toutes les règles ; mais comme les principes qu'elle donne sont au-dessus du doute et de la discussion , il faut bien se garder de prendre pour eux des principes qu'elle n'aurait pas fournis, à l'adoption desquels la prévention ou la négligence auraient donné une apparence de spontanéité, et auxquels les passions et l'entêtement prêteraient un semblant de nécessité. On sent les inconvénients de toute erreur à cet égard. C'est pourquoi il est important, avant de prononcer que tel ou tel principe est une généralité absolue, d'examiner s'il a bien tous les caractères essentiels des vérités de cet ordre. La conviction qui accompagne une vérité peut être irrésistible, et cependant n'être pas le résultat d'une évidence immédiate. Ainsi cette vérité, que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits est marquée du caractère de nécessité , mais elle n'est pas d'évidence immédiate , et son acquisition exige de la réflexion et du raisonnement, ce qui fait qu'elle n'est pas universelle. Telle autre vérité peut avoir été universellement adoptée , qui n'a rien de nécessaire. Pour qu'une vérité mérite d'être mise au rang des principes absolus, il faut qu'elle présente tous leurs caractères.
2° De la seconde loi il résultera encore moins une règle qu'un conseil. Si la généralisation absolue suppose la perception d'un fait particulier duquel elle dégage l'élément général, il faut prendre garde de se laisser aller à la généralisation d'un rapport qui n'existerait pas et que nous aurions cru apercevoir dans une perception irréfléchie,