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CHAPITRE IV

De là généralisation médiate , ou de la formation des principes généraux par induction.

46. S'il est des vérités générales si faciles, si simples, qu'elles se dégagent à l'instant de la perception individuelle qui les contient, et que la connaissance dont elles sont l'objet, tout d'abord accomplie , ne change ni ne varie , ne comporte pas le plus ou le moins, et du premier coup ait toute sa perfection , il est bon nombre d'autres principes généraux dont on ne parvient à reconnaître l'élément essentiel qu'après un certain travail, et dont la connaissance ne s'accomplit et ne se perfectionne qu'au moyen d'opérations nombreuses et difficiles. Or, il est de toute évidence que si les perceptions une fois acquises nous échappaient aussitôt et sans retour, les opérations qui doivent en dégager le principe général ne pourraient avoir lieu, chaque connaissance resterait ainsi isolée, et la science serait impossible. Mais l'expérience nous apprend que nous possédons la faculté de conserver nos connaissances acquises et de les faire reparaître au besoin : cette faculté est la mémoire. La connaissance que chaque personne a de ce pouvoir suffit pour la compréhension de tout ce qui suit, et nous dispense d'en parler autrement que pour mention. L'étude complète de cette faculté ne peut être faite avec fruit que lorsque nous aurons vu les diverses connaissances qui lui sont confiées, et que nous pourrons comprendre les rapports qui existent entre les variétés de cette faculté générale et les ordres de connaissances qui leur correspondent,

§ Ier. De V observation dans ses divers actes d'attention, de distinction, d'analyse et de synthèse.

47. Pour être soumises aux opérations de la généralisation, les perceptions primitives ont besoin d'être préparées par un travail dont le but est de permettre à ces opérations d'en extraire le principe général. Pour mieux saisir le caractère et la marche de ce travail préparatoire, rappelons-nous qu'il est destiné à faire disparaître les défauts qui se trouvent nécessairement dans toute perception primitive. Or, quels sont, cesdéfauts?

Nous avons vu que toute perception primitive a pour caractères d'être : vraie, spontanée, confuse et concrète.

48. Il n'y a rien à dire du premier caractère : il dérive de l'existence même de la perception qui ne peut être déterminée que par la manifestation de la réalité et par son action sur l'être intelligent. La vérité de nos perceptions naissantes est un effet, une existence, et elle est bien comme toute existence est bien en tant qu'existence 5 mais il faut se rappeler que si l'objet, en se montrant évident, a produit une vérité, il n'a pas produit une vérité tout entière, parce qu'il ne s'est pas montré tout entier, et que, si la perception primitive est vraie , elle est aussi incomplète, et a toujours besoin d'être soumise à un travail ultérieur destiné à la compléter.

49. l°De ce que nos perceptions primitives sont spontanées, c'est-à-dire occasionnées par la réalité qui se manifeste ; et de ce qu'en fait les modes ou phénomènes de la réalité, nonseulement sont en nombre infini , mais ne restent jamais ni longtemps les mêmes , et engendrent ainsi une série non interrompue de changements, il s'ensuit qu'une semblable succession s'établit dans nos perceptions, et que sa rapidité nous empêche de prendre des objets une vue bien nette et bien distincte. Or, si nous nous laissons aller à quitter un objet une fois vu et vaguement vu, pour passer à un autre qui, lui-même à demi connu, fera place à un. autre qui lui ressemblera , et ainsi de suite , il en résultera qu'avec beaucoup de pereep-

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tiens, mais de perceptions imparfaites, nous resterons dans l'ignorance, tant que nous satisferons notre instinct de curiosité plutôt que le désir plus sérieux de la science, et que nous laisserons les perceptions arriver spontanément en nous. Par conséquent l'être intelligent doit faire un effort sur luimême, 1° pour se contenir et résister aux distractions qui le sollicitent de toute part et ne lui laissent prendre des objets qu'une connaissance légère, fugitive et superficielle ; 2° pour se rendre maître de son désir de savoir, dans le but de le diriger {attendere) et de le concentrer sur les objets qu'il se propose de mieux connaître -, 3° pour faire durer aussi longtemps que possible soit la perception soit le souvenir de ces objets. Cet effort est l'acte d'attention; il a pour but la meilleure vue d'un objet déjà perçu ; il est la condition de tous les actes intellectuels qui restent imparfaits ou même impossibles sans lui (*).

50. 2° De ce que les perceptions primitives sont confuses, parce qu'on est obligé de percevoir les réalités telles qu'elles se montrent, et qu'il est bien rare qu'un objet se montre dans sa pure individualité et sans tenir par mille rapports à d'autres objets qu'on voit en même temps, il s'en suit que l'être intelligent tout en attachant et fixant par l'attention son regard sur l'objet qui l'intéresse, en voit encore d'autres qui l'empêchent de prendre de l'objet étudié une connaissance aussi distincte et aussi nette qu'il le voudrait. C'est pourquoi, à l'attention qui doit toujours rester la même, il faut joindre un acte nouveau qui sépare l'objet à connaître de tout ce qui n'est pas lui, le dégage de ses accessoires, l'isole et le réduise à lui-même, ni plus ni moins. Cet acte est la distinction, qui a pour but, en déterminant et précisant l'objet de la perception, de substituer la clarté à la confusion.

51. 3° Enfin les perceptions primitives sont encore concrètes, c'est-à-dire, qu'elles répondent ou à des êtres qui se

(*) Cf. pour tout ce paragraphe, Damiron, Psych. p. 83 à 89; et Log. p. 79 et suiv.

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manifestent avec la multiplicité de leurs modes et de leurs propriétés, ou à des faits qui ont nécessairement une cause, un commencement, une suite de circonstances et une fin, en un mot à des objets composés. Or, les divers éléments de ces objets se montrant dans leur union réelle, plus ou moins mêlés et confondus, font obstacle à l'entier accomplissement du fait intellectuel et l'empêchent de pénétrer la vérité dans ses détails. Là se trouve le principe d'uu dernier défaut qu'un nouveau travail doit faire disparaître. Il consiste à faire sur chacune des parties d'un tout déterminé ce qu'on a fait par la distinction sur l'objet total, c'est-à-dire, à faire tomber l'attention non plus sur l'ensemble, mais sur les parties, à séparer chacune d'elles de celles qui l'avoisinent, à les regarder chacune à part pour les mieux apprécier, passant de la première à la seconde, de la seconde à la troisième etc. -, enfin si quelqu'une des parties était elle-même composée, on devrait à son tour la décomposer, et descendre jusqu'à la partie indécomposable, ordinairement dite partie élémentaire ou élément. Ce travail de décomposition est dit analyse ( àvaXuetv, décomposer). Mais dans cette décomposition, il ne suffît pas d'examiner les éléments d'un objet un à un et chacun à part comme s'ils étaient sans lien entre eux. Ce sont bien des unités, mais des unités en rapport, disposées et ordonnées dans une fin particulière. Aussi faut-il joindre à rénumération des éléments la recherche et l'appréciation des rapports qui les unissent. Le but de l'analyse est donc d'obtenir une suite de connaissances claires et distinctes du no mbre et de l'ordre des éléments de l'objet analysé. Mais il est facile de voir que ce travail ne peut pas s'arrêter là 5 en effet, si pour mieux saisir un objet, il a fallu le distinguer, le séparer de tout ce qui n'était pas lui, et réduire ainsi la multiplicité à l'unité, en continuant par l'analyse ces distinctions entre les parties de l'objet , on reproduit la multiplicité et, jusqu'à un certain point, la confusion entre les objets de la connaissance. D'ailleurs l'objet n'existe point ainsi divisée! décomposé, et les connaissances isolées et lïagmen

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taires fournies par l'analyse ne repondent plus à la réalité : c'est pourquoi il faut que par un dernier acte l'être intelligent opère la réunion des perceptions partielles en une perception totale qui réponde à cet état de composition première et d'unité naturelle dans laquelle il a trouvé les choses. Cet acte est celui de la recomposition on synthèse (ow§m§)>

52. Ainsi, attention, distinction, analyse et synthèse, telles sont les diverses parties de cet ensemble d'opérations intellectuelles qu'on appelle d'un seul mot observation, et qui, s'il est bien dirigé, nous donne la connaissance claire et distincte, exacte et complète des objets individuels, mais seulement des objets individuels.

53. C'est ici le lieu de faire remarquer que l'on observe deux ordres de réalités : d'une part , des individus dans leurs qualités ; et d'autre part , des faits dans les circonstance s qui amènent leur production. Mais dans l'un et l'autre cas le procédé est le même ; car on ne saurait observer des faits sans les observer sur des êtres individuels , ni observer des êtres sans les étudier dans les faits par lesquels ils se manifestent.

54. N. B. Le plus souvent on donne, ainsi que nous l'avons fait, à la réunion de l'attention , de la distinction , de l'analyse et de la synthèse le nom d'observation ; et lorsque l'observation est dirigée sur un objet qui n'est accessible qu'aux sens, on la dit observation extérieure, observation sensible, ou tout simplement observation; et lorsque le moi se retire , pour ainsi dire, au dedans de lui-même, et que se détachant des objets du dehors , il s'applique à s'étudier lui-même , l'observation est dite observation intérieure ou réflexion.

55. Le but de l'observation étant de substituer une connaissance claire, distincte et complète à une connaissance obscure , confuse et incomplète , quelles sont les règles qui doivent assurer le succès de cette opération ?

1° 11 est tout d'abord évident que l'attention manquerait son but, si on ne s'appliquait qu'un moment, à la légère et à la

hâte , ou si on ne s'appliquait qu'à celui des objets à examiner qui aurait plus d'attrait pour nous. Une semblable attention est plus nuisible qu'utile , car elle prête à des perceptions incomplètes et souvent erronées une valeur illégitime, et qu'on ne leur accorderait pas si l'on avait la conscience de s'en être tenu à l'imperfection de la perception primitive. Ainsi la règle de l'attention est qu'elle soit énergique, durable et impartiale.

2o Le but de la distinction étant de séparer un objet de perception de tout ce qui n'est pas lui et de le réduire exactement à lui-même, on manquerait ce but, si, par une opération trop grossière, on laissait à cet objet des accessoires étrangers confondus avec ses éléments essentiels , ou si par une exclusion arbitraire, suite d'une attention troplégère, on en rejetait des éléments constitutifs et qui lui appartiennent réellement. L'analyse qui suivrait de semblables distinctions serait nécessairement fautive. C'est pourquoi la distinction doit être précise, exacte , et voir ni plus ni moins ce qui rentre essentiellement dans la nature de l'objet observé.

3° L'analyse consistant à reconnaître par un examen successif et détaillé le nombre et X ordre, des éléments de l'objet distingué, on voit de suite qu'en ce qui touche le nombre l'analyse serait fautive et erronée, si, au lieu de noter un à un tous les éléments de son objet , elle en laissait plusieurs en un et n'aboutissait qu'à une énumération incomplète et défectueuse. On voit encore qu'après s'être trompé sur le nombre, on devrait se tromper aussi sur V ordre des éléments décomposés. Comment saisir des rapports entre des éléments qu'on n'a pas comptés ? Comment apprécier l'harmonie de ces rapports , c'est-à-dire l'ordre , quand il y a lacune dans la vue de ces rapports? Le nombre étant mal déterminé, l'ordre même sera mal apprécié; un faux compte fera un faux ordre, et l'analyse sera manquée. C'est pourquoi dans rémunération des éléments comme dans l'appréciation de leurs rapports , il faut ne rien ajouter <vt ne rien omettre.

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