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PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV

§ 3. De la comparaison.

64. Par l'observation et l'expérimentation nous substituons à nos perceptions primitives, entachées d'obscurité et de confusion, des perceptions claires et distinctes, mais toujours individuelles. Or, tout en étudiant ainsi les objets en eux-mêmes et isolément, nous percevons entre'eux des ressemblances et des différences , en un mot des rapports ; mais, comme la perception primitive des objets eux-mêmes , cette perception de rapports est , par suite de sa spontanéité , vague , obscure et confuse. Il s'agit donc de faire pour elle ce que nous avons fait pour l'autre , c'est-à-dire , de l'éclaircir et de la préciser, en saisissant mieux son objet. Pour cela il faut encore observer, non plus les objets en eux-mêmes, mais les rapports qui existent entre ces objets. L'observation des rapports se dit en un seul mot comparaison. Comparer , c'est rapprocher et mettre en présence des êtres ou des faits bien connus , d'abord deux, puis deux autres et ainsi de suite, afin de pouvoir noter successivement et exactement ce qu'ils ont de divers et de commun , d'analogue et de dissemblable , et d'arriver avoir clairement que tels objets se ressemblent et tels autres sont différents. La perception qui résulte ordinairement de la comparaison est dite perception de rapport^).

65. La comparaison est un acte volontaire et qui dépend entièrement de nous comme l'observation. Nul ne compare qui ne veut comparer. Pour comparer deux objets , il ne suffit pas d'avoir perçu ces deux objets , il faut encore les rapprocher dans leur ensemble comme dans leurs détails. La comparaison ne consiste donc pas seulement en une double perception, et bien moins encore en deux sensations, comme le voulait Condillac (Log., lre partie,

(*) Nous avons déjà vu (19) que c'est cette perception que l'on appelle le plus souvent jugement ; mais comme ce mot est pris alors dans un sens trop exclusif, nous avons cru devoir ne pas l'employer.

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ch. 7); sans doute deux perceptions sont nécessaires, et par conséquent deux sensations ont dû avoir lieu, pour qu'il y ait deux termes à comparer, mais ce n'est point là ce qui constitue la comparaison, ce n'est point là cet acte de rapprochement et de confrontation volontaire sans lequel il n'y a point de comparaison. Mais de ce que la comparaison est un acte volontaire, cela ne veut pas dire que ce soit un acte toujours entrepris librement. Nous n'éprouvons guère de sensations ni de perceptions isolées, et souvent nous commençons à les comparer plutôt par instinct que par suite d'une libre détermination. Or, cette comparaison instinctive et spontanée, est si près de la multiplicité simultanée des perceptions et des sensations, et s'y joint si intimement qu'elle semble presque en faire partie. C'est cette espèce de fusion qui a sans doute induit Condillac en erreur, et l'a porté à ne regarder que comme sensation multiple la comparaison qui suit deux sensations, et à donner à ce fait un caractère de passivité qui ne lui appartient pas.

66. Mais si la comparaison est un fait éminemment actif et volontaire, et s'il convient de lui reconnaître le caractère d'activité que Condillac avait méconnu , il faut aussi prendre garde de s'exagérer ce caractère et de l'étendre jusqu'à la perception de rapport qui suit la comparaison et que cet acte avait pour but de faire naître. Il faut distinguer ces deux faits, comme il faut distinguer l'observation de la perception réfléchie qui peut la suivre. Dans l'un et dans l'autre cas, le premier des deux faits est actif et libre, l'autre passif et irrésistible. La comparaison est, sans aucun doute, la condition de la perception des rapports; mais, comparer est une chose , et comprendre et affirmer que deux choses se ressemblent ou diffèrent, est une autre chose. Et souvent on rapproche très-laborieusement deux objets sans pouvoir saisir leurs rapports qui ne dépendent pas plus de notre volonté que les vérités ellesmêmes n'en dépendent.

67. La nature de la comparaison une fois déterminée , voici les règles à suivre dans l'accomplissement de cet acte.

Puisque comparer c'est rapprocher des objets dans le but de percevoir des ressemblances et des différences , il est évident qu'on ne pourrait le faire avec quelque chance de légitime succès si on ne regardait dans les individus que quelques caractères accidentels, ou dans les faits que quelques circonstances accessoires; si on les regardait au hasard, indépendam-

PREIVnàlUB PARTIE , CliÂPliUE IV. (ïo

ment des relations que ces circonstances et ces caractères ont entre eux ; en un mot, si on méconnaissait la nature complète, la vraie nature des choses , en négligeant de la considérer soit dans le nombre , soit dans V ordre des éléments qui la constituent. Ainsi dans la comparaison , c'est-à-dire dans l'observation appliquée à un double terme , il y a lieu de reconnaître les règles d'attention , de distinction, d'analyse et de synthèse qui ont été tracées pour l'observation proprement dite (*) .

C'est ici le lieu de faire remarquer que dans la comparaison , comme dans le recueil des faits par l'observation et l'expérimentation , il ne faut pas agir au hasard et perdre de vue l'objet d'étude, en se laissant aller à la comparaison d'êtres ou de faits qui ne présentent aucune analogie avec cet objet.

On trouve dans ce que Bacon appelle la comparution des faits devant V intelligence {Nov.org. liv. 2), des préceptes propres à diriger la comparaison. « On procède ainsi, dit ce philoso- » phe , à la recherche des formes (ou lois) :

» Sur la propriété cherchée , il faut faire comparaître devant l'intelligence ,

» Premièrement , tous les faits connus qui offrent cette pro- » priété, quoique dans des matières fort différentes -, et cela, » à la façon d'un historien , sans théorie anticipée et sans trop » de subtilité. C'est là ce que j'appelle dresser une table d'être » et de présence. (Aph. 11.)

» Secondement, tous les faits qui n'offrent point cette pro » priété. Mais les citer tous serait une entreprise infinie. C'est » pourquoi il ne faut rechercher la privation de la propriété, » que dans les sujets seulement qui ont le plus de rapports » avec ceux où la propriété existe et apparaît. C'est là ce que » j'appelle une table d 'absence dans les analogues. (Aph. 12.)

>> Troisièmement, tous les faits qui présentent la propriété >> étudiée à des degrés différents , soit qu'elle croisse ou dé- » croisse dans le même sujet , ou dans des sujets différents.

(*) Damiron, Log., p. 95.

» C'est là ce que j'appelle la table des degrés ou de comparai- » son. (Aph. 13.)

» L'œuvre et l'office de ces trois tables est ce que j'appelle » la comparution des faits devant V intelligence. » (Aph. 15.)

§ 4. De V induction.

Art. i. Abstraction du principe général ou généralisation.

68. « Celte comparution étant faite, on doit travailler à Vin- » duction. 11 faut trouver dans la comparution de toutes et de » chacune des expériences, une propriété telle que partout » elle soit présente ou absente , croisse ou décroisse avec la » propriété donnée et étudiée... Cette propriété sera la loi » {forma) de l'autre. (Aph. 15.)

» Le premier travail de l'induction véritable en ce qui tou- » che la découverte des lois , consiste dans le rejet et Yexclu- » sion de chacune des propriétés qui ne se trouvent point » dans toutes les expériences où se présente la propriété don- » née 5 ou qui se trouvent dans quelqu'une des expériences » où la propriété donnée ne se rencontre pas ; ou que l'on voit » dans certaines expériences croître , lorsque décroît la pro- » priété donnée, ou décroître lorsque celle-ci croît. Alors » seulement, après qu'on aura procédé au rejet et à l'exclu- » sion , selon les règles , il restera pour ainsi dire au fond , » toutes les opinions légères s'envolant en fumée , la forme » ou loi certaine, solide et vraie, et bien déterminée. » (Aph . 16.)

C'est en ces mots que Bacon , dans le deuxième livre de son Novum organum , indique le travail à faire pour arriver à la généralisation , et il est difficile de l'indiquer avec plus de justesse. Répétons cependant sa pensée en d'autres termes. — Lorsque après comparaison nous avons distingué dans chaque objet d'étude certains éléments qui n'appartiennent qu'à lui et certains éléments qui lui sont communs avec d'autres objets , la généralisation consiste à séparer par la pensée ces

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