PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV
éléments communs de tout ce qui est individuel et particulier, et à former avec eux un type qui contienne et reproduise à lui seul tout ce qu'il y a de commun et d'essentiel dans tous les autres. Par exemple, les divers liquides montent à diverses hauteurs dans le vide barométrique 5 par l'observation on constate ces hauteurs ; par l'expérimentation on les vérifie dans diverses circonstances ; par la comparaison on découvre les rapports de ces diverses hauteurs avec celle de la colonne atmosphérique, avec la pesanteur spécifique des liquides, etc. 5 enfin , par la généralisation on sépare de cette multitude de faits et de rapports, ce point commun : Tout liquide monte dans le vide jusqu'à ce que le poids de sa colonne fasse équilibre au poids de la colonne atmosphérique, et la hauteur de chaque liquide est en raison inverse de sa pesanteur spécifique , etc. Alors il n'est plus nécessaire de se rappeler tous les objets observés et comparés 5 il suffit de garder le type qui les reproduit en ce qu'ils ont d'essentiel ; et au lieu de toutes ces perceptions qui nous accablaient de leur nombre et de leur variété , on n'en a plus qu'une , qui , dans son unité , contient toutes les autres ; cette perception est dite perception générale ou principe général.
69. Pour arriver à cette perception générale, il faut, avonsnous dit , observer et comparer. Mais on observe et on compare deux espèces d'objets : ce sont d'une part des êtres avec leurs qualités constitutives-, de l'autre, des faits accompagnés dételles ou telles circonstances ; par conséquent , quand on généralise, on opère , ou sur des existences individuelles qu'on réduit par ce procédé à une commune généralité, et on obtient des genres, ou sur des faits qu'on ramène à des circonstances essentielles et communes, et alors on obtient des lois. Mais cette distinction ne change rien aux procédés qui viennent d'être exposés. — Déterminer un genre , ou formuler une loi, c'est toujours arriver, après observation , expérience et comparaison , à trouver un objet de connaissance qui soit le modèle abstrait d'une foule d'autres qui lui ressemblent.
70. Quelques développements ('L quelques explications sur ce qu'est une loi , un genre , achèveront d'éclaircir ce qui précède , et de faire voir ce que sont les unes aux autres , les diverses opérations nécessaires pour la découverte du général.
Lorsqu'une circonstance et un phénomène quelconque se succèdent toujours dans un ordre tel que le phénomène suit toujours la circonstance , on en conclut que cette circonstance et ce fait sont liés l'un à l'autre de façon que la circonstance est la condition du fait ; ce qu'on exprime en disant que cette circonstance est la/oi de ce fait. Ainsi, de ce que chaque retour de la June au méridien est constamment accompagné du llux et du reflux de la mer, et que l'intensité de ce phénomène augmente toutes les fois que le soleil passe au méridien en même temps que la lune , on en a conclu que le passage de ces astres au méridien était la loi des marées. — Mais, comment découvrir quelle circonstance est la loi d'un fait? La raison et l'expérience nous apprennent que srtel fait ne dépend pas de telle circonstance déterminée , on verra , dans une série d'observations , d'expériences et de comparaisons , la circonstance apparaître sans le fait, ou le fait sans la circonstance ; et que , plus on répétera les observations et les comparaisons , plus il y aura de différence entre le nombre des successions régulières et celui des apparitions isolées. De plus , dans l'ensemble des circonstances qui précèdent ou accompagnent un phénomène , il peut , il doit même souvent se faire que toutes ne soient pas nécessaires à la production de ce phénomène. Or, en multipliant les observations et les expériences , on voit de même disparaître les circonstances accidentelles , et dont le phénomène est indépendant , et l'on constate en même temps quelles sont celles dont la présence est indispensable à la production du phénomène , et qui , en conséquence , constituent sa loi . Les lois des phénomènes , qui sont la manière constante el générale, suivant laquelle ces phénomènes oui lieu , ne peuvent doue se découvrir e! se.
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formuler qu'après que l'observation et l'expérimentation ont permis de saisir les circonstances dans un grand nombre de faits , et que la comparaison a montré quelles circonstances étaient communes et par suite indispensables. Ainsi , dans la chute des corps, les espaces parcourus et les temps employés à les parcourir, ont été déterminés par l'observation et l'expérimentation un grand nombre de fois , et les comparaisons faites de chaque cas y ont fait remarquer une manière (une forme, dirait Bacon) constante , qui est leur loi , et dont la perception fournit un principe général , représentant chacun de ces cas en ce qu'ils ont d'essentiel. Ainsi , par l'observation comparative d'un grand nombre de cas , a-t-on reconnu que les sensations nous affectent de moins en moins , à mesure qu'elles se répètent ou se prolongent davantage , on résume tous ces cas et on remplace leur nombre et leur diversité , par ce principe , qui , dans son unité et sa généralité , les rappelle et les contient tous : l'habitude diminue la sensibilité.
Il en est de même pour les genres : quand l'observation et l'expérimentation ont fait connaître les diverses qualités d'un grand nombre d'êtres et que la comparaison a fait distinguer celles qui se retrouvaient constamment dans chacun d'eux, on en choisit un auquel on enlève , par abstraction , tout ce qu'il a d'individuel pour ne voir en lui que les qualités reconnues communes et essentielles à tous les autres 5 on en fait ainsi le type d'un genre. Avons-nous remarqué, par exemple, qu'il est une foule de quadrupèdes qui ont tous ce caractère constant de porter à l'extrémité de chaque mâchoire deux dents incisives, de manquer de canines, etc., nous négligeons toutes les différences pour ne plus voir que ce caractère commun et nous obtenons ainsi le genre des rongeurs, etc.
71. La moindre expérience que l'on ait de ce procédé suffît pour faire voir qu'il est toujours à notre disposition de prendre telle ou telle ressemblance que nous a donnée la eompa-
raison, et d'éliminer telles et telles différences, en un mot d'établir des genres infiniment variés suivant le point de vue sous lequel il nous convient de considérer les mêmes objets. C'est ainsi que suivant que dans l'histoire de la philosophie on considère le temps ou le lieu, les hommes ou les questions, les méthodes ou les solutions , on obtient, la philosophie ancienne ou moderne, grecque ou latine, française ou écossaise du allemande , cartésienne ou kantienne, matérialiste ou spiritualiste, sensualiste ou idéaliste, etc. Ce qui ne veut pas dire que les doctrines comprises dans un groupe se ressemblent entièrement entre elles, mais seulement qu'elles ont de commun le point qui sert de base à leur réunion en une unité artificielle.
Il en est de même pour les lois. Comme il n'est peut-être pas de fait dans la nature qui ne soit lié qu'à une seule circonstance et ne dépende que d'une seule cause déterminante, suivant que l'on considère à son gré telle ou telle circonstance pour l'abstraire et réunir sous son type les faits dans lesquels on la rencontre, on obtient telle ou telle loi. Et soit encore, pour exemple, l'histoire de la philosophie. En considérant ce que les systèmes présentent de commun dans leur développement à travers le temps, on vient à formuler cette loi : comme toute chose, chaque philosophie, d'homme ou d'école, naît, croît, grandit et meurt, pour faire place à d'autres qui profiteront de ses erreurs et de ses succès, pour marcher vers le progrès, en se servant des uns et évitant les autres. Une autre loi résulterait de ce que ces divers systèmes présentent de commun dans leur ordre de génération • on peut voir un bel exemple de cette loi dans les leçons où M. Cousin montre la naissance du sensualisme et de l'idéalisme, leur développement extrême produisant le scepticisme, puis le mysticisme, etc. On formulerait d'autres lois en généralisant l'action des lieux, des hommes, des religions sur les systèmes, etc.
De tout ce qui précède un peut donc conclure que la loi de toute généralisation comparative est d'être produite par l'être