PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV
intelligent lui-même, qui, après avoir reconnu par observation suivie de comparaison les rapports des êtres ou des faits, choisit entre ces rapports ceux qu'il veut établir comme base
de genres ou de lois.
Article il Induction proprement dite.
72. La perception générale consiste avoir que telle qualité ou telle circonstance est commune et essentielle à tel genre d'êtres ou à tel ordre de faits -, mais comme une perception ne consiste pas seulement à voir mais à croire, et que, outre la notion il y a le jugement, toute perception générale doit aboutir à un jugement et se compléter par lui (14). Or, dans une perception individuelle le jugement n'a pas plus d'extension que la notion. J'ai vu ce papier blanc et uni, et je crois ce papier blanc et uni, rien de plus-, et je ne me prononce point sur les autres papiers que je n'ai pas vus. Il n'en est pas de même dans la perception générale : là, le jugement n'est plus adéquat à l'extension de la notion. Expliquons-nous. Lorsque après observation et comparaison, nous avons d'un côté rejeté et exclu successivement toutes les circonstances qui n'importent pas à la production d'un fait, ou les caractères qui ne sont pas essentiellement attachés à l'existence d'un être, et que d'un autre côté nous avons découvert les caractères et les circonstances qui sont les conditions véritables et réelles d'un fait ou d'un être, la notion que nous avons ainsi acquise ne s'étend qu'à la somme des objets individuels que nous avons observés, c'est-à-dire, à une très-faible partie de la durée et de l'espace : mais le jugement qui la suit ne s'arrête pas à croire et à prononcer que cette loi et ces caractères sont seulement les caractères et la loi des faits et des êtres observés , il va jusqu'à affirmer que cette loi et ces caractères ont été et seront la loi et les caractères de tous les êtres semblables dans tous les points de l'espace et dans tous les instants de la durée. La notion qui précède ce jugement, et qui est le ré-
sultat de la généralisation que nous venons d'examiner, était sortie de l'individuel, mais elle n'atteignait encore que le particulier et non le général, elle ne s'élevait point encore à cette généralité qu'exige la science. C'est ce jugement qui la féconde et lui donne une valeur véritablement scientifique. 'Or, ce jugement, cette partie du fait total qui ne laisse plus la perception se borner aux objets observés, mais lui donne portée sur l'avenir et sur le passé, sur tous les faits et tous les êtres semblables, c'est Yinduction. L'induction et la généralisation sont donc bien moins deux faits distincts et différents que deux circonstances d'un même fait, qui est la perception du principe général. La généralisation est la notion de ce principe, l'induction est le jugement.
73. Mais ce jugement qui s'étend au delà de la notion est-il un jugement légitime ? Et puisqu'il dépasse la notion, sur quoi s'appuie-t-il et où trouver sa base ? Là où se trouve la base de tous nos jugements : dans la généralisation absolue , dont les principes doivent servir de base (41) à toute science ultérieure, comme ils servent de base à tout jugement, à toute perception, en ce sens qu'ils sont supposés par chacune d'elles. Or, parmi ces principes premiers que fournit la raison, il en est un qui consiste à croire que tout se fait dans l'univers en vertu de lois stables et générales, et qui peut être énoncé sous cette forme : Dans les mêmes circonstances et dans des êtres semblables, le même effet résulte de la même cause.
Examinons si ce principe possède bien en effet tous les caractères auxquels on reconnaît un principe premier. D'abord ce principe, cette croyance, existe en nous à la suite de la perception d'un fait quelconque, que nous y pensions ou que nous n'y pensions pas ; tous nos actes en sont la preuve. Il n'y a pas de penchant plus fort et plus naturel, d'autant plus fort et plus naturel, que l'on serait souvent très-embarrassé de dire sur quoi se fonde cette confiance, ou plutôt cette inébranlable conviction. Ce principe est donc spontané en nous et d'une évidence immédiate. Mais de plus il se