PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV
trouve dans toute intelligence humaine, invariablement môle à tout ce qui s'y passe, servant de règle à la conduite et de base à la science ; et à peine s'y est-il montré que le contraire nous paraît impossible et que nous regardons comme une absurdité monstrueuse, la croyance opposée qu'il n'y a ni ordre , ni fixité, ni permanence, ni généralité dans la succession des causes et des effets, dans les rapports des qualités aux substances. De plus enfin, la foi absolue que nous avons à cette croyance ne s'appuie point sur l'expérience, car tout ce qui vient de l'expérience est progressif, tandis qu'elle, elle est une et toujours la même ; en outre l'expérience ne donne que ce qui est et une partie de ce qui a été, et phénomènes présents, passés ou futurs, tout nous paraît invariablement et nécessairement soumis à ce principe. D'où enfin, les deux caractères de nécessité et d'universalité, qui, se joignant à ceux que nous venons de lui reconnaître, font de cette croyance un principe nécessaire et absolu de l'espèce de ceux que nous avons reconnus être l'objet de la première généralisation.
74. Voyons maintenant le rôle de ce principe. Si ce principe n'était pas toujours présent à l'être intelligent , les données de l'observation ne seraient que des données stériles et la nature une énigme inintelligible. Nous verrions des faits, nous pourrions même constater leurs causes, mais ces causes et ces faits demeureraient isolés à nos yeux et par suite complètement insignifiants. Au contraire, en possession de ce principe, l'être intelligent ne s'arr.ête pas aux objets qu'il a observés et comparés, mais, en vertu de ce principe, il croit et prononce que la cause générale qu'il vient de connaître produira toujours et partout, dans les mêmes circonstances, le même effet-, que le phénomène général qu'il vient d'observer manifestera toujours et partout des substances semblables , les circonstances étant les mêmes 5 ou, en d'autres termes, l'expérience lui apprend que certaines substances avaient des qualités communes, que telle cause
amenait tel effet , et le lui apprend si bien , si constamment, avec une telle absence de contradiction ou d'erreur, qu'il juge enfin qu'il existe entre ces substances et ces qualités, ces effets et ces causes, un rapport essentiel , un rapport tel que celui que la raison fait concevoir entre l'effet et la cause, la qualité et la substance (*). Et comme ce dernier rapport est nécessaire, sans exception et sans limites, qu'il vaut pour l'avenir tout autant que pour le passé, il s'ensuit naturellement que pensant l'avoir trouvé entre les substances et les qualités, les causes et les effets que nous avons observés, nous ne les croyons plus séparables et nous prononçons très-fermement que , tant que ces substances existeront, elles auront ces qualités, et que , tant que les mêmes faits se reproduiront, ils auront les mêmes conséquences.
75. Ainsi, répétons-le, la généralisation ou formation de la notion générale consiste à dégager à force de comparaisons et d'abstractions ce qu'il y a de commun entre plusieurs êtres et plusieurs faits ; l'induction est la croyance, le jugement qui suit immédiatement cette notion, et étend la loi du passé que nous, avons vu et du présent que nous voyons à tous les êtres semblables et à tous les faits semblables du passé que nous n'avons pu voir, à tous ceux du présent que nous ne voyons pas, à tous ceux du futur que nous ne verrons peutêtre jamais. Généraliser sans induire, serait ne rien faire -, induire sans avoir bien ou mal généralisé serait impossible.
(*) On voit encore par là que la croyance nécessaire à la généralité et à la stabilité des lois de l'univers est peut-être moins un principe spécial et nouveau qu'une combinaison et une réduction du principe de substance et du principe de causalité déjà examinés. En effet, dire que dans les mêmes circonstances et pour les mêmes substances les mêmes phénomènes dépendront des mêmes causes , c'est , après avoir dit : tout phénomène est dans une substance, tout phénomène commençant dépend d'une cause , changer ces principes en leurs équivalents : le même phénomène suppose une même substance, le même effet dépend d'une même cause, puis fondre et combiner ces deux principes en celui-ci : les mêmes phénomènes dans les mêmes substances dépendront des mêmes causes.