PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV
78. Le principe d'induction, en sa qualité de principe absolu, a pour premier caractère d'être immédiat, c'est-à-dire encore une fois de ne supposer que la connaissance d'un fait particulier, de se dégager à l'instant de cet antécédent, d'être à l'instant porté par nous au dernier degré de généralité , de nous apparaître à l'instant doué de toute évidence et de toute clarté. Mais les vérités générales obtenues par l'induction , c'està-dire par l'application de ce principe , ont-elles ce caractère ? Que croit-on dans ces vérités ? non plus seulement cette généralité absolue que dans les mêmes circonstances le même phénomène résulte de la même cause et se manifeste dans une substance semblable ; mais bien cette vérité déterminée que dans telle circonstance telle loi est celle qui a produit , produit et produira tel phénomène, ou que tel phénomène est celui qui manifeste généralement telle substance , comme, par exemple, la diminution d'intensité de la lumière a lieu en raison directe du carré de la distance , ou, la combustion manifeste la présence de l'hydrogène -
Or, ces lois, ces principes inductifs, jamais un seul fait ne les revêt immédiatement d'une évidence parfaite ; ils n'arrivent a la lumière que par degrés insensibles ; ils ne sont souvent dégagés, développés, déterminés, qu'après qu'on a longuement, beaucoup et bien observé, comparé et expérimenté; il y a donc loin dans ces jugements du particulier au général , et la route pour y parvenir n'est ni courte ni facile ; il faut que des observations et des expériences successives nous permettent de dégager telle et telle loi par la reconnaissance de ce qu'il y a de commun dans certaines existences. Or, de semblables vérités tiennent de la nature de la généralisation qui nous les donne -, cette généralisation , fruit de l'observation et de la comparaison, en un mot de l'expérience, peut aller tous les jours s'étendant avec le nombre des existences connues et se perfectionnant selon que le travail sera mieux fait ; aussi la certitude qui accompagne ces vérités , va croissant à mesure que les observations se multiplient et font
mieux ressortir l'évidence des principes qu'elles fournissent à la science.
Ce que nous venons de dire suffit sans plus amples développements pour faire reconnaître qu'elles n'ont rien de l'évidence immédiate et de la spontanéité que nous avons constatées dans les autres vérités générales, mais qu'étant au contraire progressives , elles sont encore le fruit du travail et de la réflexion.
79. Et cela suffît encore pour faire voir que ces vérités ne se trouvent point dans tous les esprits , comme la croyance qui leur sert de base , mais qu'elles ne peuvent se trouver que dans ceux qui sont capables, pour accomplir ce travail, de se condamner aux lenteurs de l'observation expérimentale. Et les faits sont là pour prouver que, si l'ignorant et le savant savent aussi bien, mais pas mieux l'un que l'autre , que dans les mêmes circonstances le même effet résulte de' la même cause, tout le monde ne sait pas que dans le mouvement uniformément varié les espaces parcourus sont comme les carrés des temps.
80. Enfin examinons si dans ces vérités générales on trouve le caractère de nécessité absolue que l'on rencontre dans le principe d'induction et dans les autres principes généraux absolus que donne immédiatement la raison. Comme d'ordinaire, on dit que ce qui n'est pas nécessaire est contingent, il faut, avant de faire cet examen, bien préciser ce qu'on entend par nécessaire et contingent.
« On craint , dit un auteur (*) , d'obscurcir la signification » de ces mots lorsqu'on veut l'expliquer. » Cela est contingent qui n'existe qu'accidentellement, qui pourrait ou exister autrement ou ne pas exister du tout , et dont nous concevons indifféremment l'existence ou la non-existence. La connaissance qu'on prend de pareils objets est dite aussi contingente. Par opposition, cela est nécessaire dont la nature est non-
(*) Cardaillac, ÉUm. de philn 2, p. l\!\l*