PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV
seulement d'être , mais d'être tel qu'il est ; ce dont l'existence ne pourrait être détruite, ni même altérée; ce dont la raison ne peut , sans contradiction , concevoir la non-existence ou la moindre altération. La connaissance d'un pareil objet est dite nécessaire. Ainsi, contingence et nécessité, tels sont les deux ordres extrêmes , ou pour mieux dire opposés , entre lesquels on partage toutes les vérités ; et , selon cette distinction , tout ce qui n'est pas nécessaire est contingent ; et , si les vérités générales inductives ne sont pas marquées du caractère de nécessité, elles sont frappées de contingence. Avant de rechercher quel est leur caractère, voyons au préalable si cette distinction est bien rigoureuse, et s'il n'y aurait pas des vérités d'un autre ordre que les vérités de nécessité absolue et de contingence absolue. J'écris, je parle, voilà assurément des faits contingents, et la connaissance qu'on peut en prendre porte le même caractère. A côté de semblables connaissances se trouvent celles dont les objets sont conçus comme nécessaires ; or, parmi eux , il est des principes qui le sont d'une manière si absolue que, loin de nous paraître dépendants d'un principe plus élevé, et de la réalisation des êtres, ils nous semblent être le principe et la raison suprême de tout ce qui est, la loi absolue et constitutive de toute réalisation, sans que nous puissions leur supposer une condition supérieure. Ainsi les rapports de l'effet à la cause , du phénomène à la substance , nous apparaissent comme tellement nécessaires que nous ne pouvons concevoir que rien se réalise en opposition avec des principes de cette nature. Mais il en est d'autres aussi qui , tout en nous paraissant nécessaires , ne nous semblent point cependant d'une nécessité telle que les êtres, dans leur réalisation première, aient été tenus de se composer sous elle. Ils ne nous paraissent pas non plus d'une contingence absolue, et sont au contraire conçus par nous comme dépendant de la réalisation des êtres et comme une conséquence nécessaire de la loi sous laquelle s'est opérée cette réalisation; et l'univers étant réalisé comme il l'est, il
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nous semble impossible qu'ils soient autres qu'ils ne sont. Ainsi, tant qu'existera l'intelligence humaine, nous regarderons comme nécessaire que la connaissance précède le souvenir, le souvenir l'imagination, etc. Ainsi, tant qu'existeront les lois de l'univers sensible, nous regarderons comme nécessaire que dans le mouvement uniformément varié l'espace parcouru soit en raison des carrés des temps , et que l'hydrogène soit la condition de la combustion. Mais cette nécessité ne nous apparaît que parce que l'expérience nous a appris que le monde était ainsi réalisé , et non parce que notre raison conçoit qu'il a été tenu de se réaliser sous ces lois -, en effet, notre raison ne trouve rien qui lui soit opposé , et lui paraisse absurde, à concevoir les vitesses proportionnelles aux triangles des temps, ou en raison simple des temps. Dès lors cette nécessité ne nous apparaissant que comme une conséquence de la réalisation actuelle des êtres, conséquence qui eût nécessairement subi les mêmes variations que la réalisation elle-même, ce quelque chose de relatif, de conditionnel, qui suppose ( 6110x1x7]^ ) une réalisation, la fait dire nécessité hypothétique , relative , par opposition à l'autre qui est dite nécessité absolue. Ainsi contingence, nécessité hypothétique et nécessité absolue, tels sont les caractères qui appartiennent à nos diverses perceptions.
Quel est maintenant celui qui convient aux principes qui résultent de l'expérience et de l'induction? Il est tout d'abord évident que ce n'est point celui de la nécessité absolue. On ne saurait non plus dire que les lois, objets de ces principes , soient conçues par nous comme tout à fait contingentes , mais bien qu'elles sont conçues par nous comme une conséquence nécessaire de la réalisation de l'univers. Ainsi , les principes inductifs sont de nécessité hypothétique ; la contingence n'appartenant véritablement qu'aux modifications accidentelles , passagères , dépendantes de quelque effet de la volonté et du pouvoir. (Reid, vol. 5, p. 94).
81 . Il est de la plus grande impor tance de ne point confondre
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les divers caractères de nos perceptions et de ne point donner aux unes le caractère des autres. Voici quelques-uns des principaux résultats où mènerait cette confusion.
Si on se préoccupe des vérités de nécessité absolue au point de ne pas voir, ou de leur assimiler le contingent , ou le nécessaire hypothétique , ou même si on leur croit une valeur telle qu'elles contiennent en elles-mêmes toutes les autres vérités, et qu'il n'y ait qu'à leur appliquer le raisonnement pour les en faire sortir, comme après tout l'absolu ne peut donner que l'absolu , attendu que toute vérité de raisonnement a le même caractère que le principe d'où on l'a tirée , on arrive à un total d'effets et de causes si absolument nécessaires que toute espèce de liberté disparaît de leur réalisation 5 on a , en philosophie , le système de Spinoza : aucune religion n'a reconnu cette destruction de la liberté divine et humaine.
Que si on néglige de bien reconnaître le caractère de contingence qui se trouve dans la plupart des faits pour ne voir que le caractère de nécessité hypothétique qui se trouve dans les lois de cet univers , on en viendra à ne voir qu'un enchaînement successif et nécessaire, qu'un développement continu et toujours nécessaire d'un premier fait qui a entraîné tous les autres après lui. En religion on aura ainsi le fatalisme religieux : en philosophie on aura le système de la raison suffisante de Leibnitz. On peut remarquer en général que cette confusion est facile , et presque naturelle pour ceux qui , comme ce grand homme } s'occupent exclusivement de rechercher les lois de ce qui est -, habitués à voir toujours des lois nécessaires , ils finissent par ne plus voir que cette nécessité.
Que si on néglige cette sorte de nécessité et qu'on ne distingue que les deux degrés extrêmes de nécessité absolue et de contingence absolue , il s'ensuivra que , ne trouvant point et ne pouvant point concevoir dans les lois des phénomènes le même caractère de nécessité que nous trouvons dans les vérités absolues, nous les regarderons comme étant d'une
contingence pure, c'est-à-dire, comme pouvant à chaque instant être ou n'être pas, suivant la volonté ou le caprice de l'être dont ils dépendent. Tel est le fétichisme , ou croyance que tel ou tel dieu tutélaire , relique ou amulette, suffira pour interrompre le cours des lois de la nature.
Que si enfin on ne reconnaît que des faits et des vérités de contingence absolue, tout devenant ainsi possible ou non possible, nos facultés de connaître , comme tout le reste, pouvant connaître ou non ce qui pourrait être ou n'être pas, il s'ensuit que nous ne sommes sûrs de rien, que rien ne peut être légitimement assuré par nous, en un mot, on aboutit au pyrrhonisme ou doute absolu.
On comprend dès lors de quelle importance il est d'étudier à fond et de bien préciser le caractère des vérités inductives, de ces vérités qui composent toute notre science et tout ce que nous croyons savoir de science certaine, tout ce que nous croyons vivre de vie réelle -, de bien distinguer les vérités que donne une généralisation de celles que l'on obtient par l'autre. Voici donc, en résumé, une comparaison des caractères des unes et des autres : d'un côté, évidence immédiate , spontanéité, universalité et nécessité absolue -, de l'autre , évidence progressive , travail et réflexion , spécialité et nécessité relative.
82. Mais , puisque tels sont les caractères de ces deux ordres de vérités, et que la croyance, principe d'induction, est une des vérités intuitives, comment se fait-il qu'on l'ait confondue avec les vérités inductives qui ont des caractères si différents? C'est que comme ce principe se trouve nécessairement la base de toute vérité induclive qui sans lui ne serait pas , il suit que cette fusion intime n'a pas permis à ceux qui se sont préoccupés des vérités nécessaires, de voir les vérités qui se forment sous la loi de ce principe. Ils ont bien vu que sans lui elles ne seraient pas, qu'elles n'en sont même que l'application, mais ils les ont confondues avec lui. D'un autre côté, quoique ce principe soit la base de ces vérités , que ces vérités ne soient qu'une application de lui-même , ne soient en réalité qu'un cas de son absolue nécessité, il est vrai de dire qu'il ne se montre pas