PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV
distinct de ces vérités, à côté de ces vérités , et que ce n'est point par réflexion que nous en faisons l'application (*). Le plus souvent même et chez le plus grand nombre des hommes , ce principe ne se formule pas , et n'existe que comme une nécessité de notre constitution , qui , le cas échéant , nous fait croire et nous prononcer , en nous forçant à l'appliquer. C'est donc sa virtualité, sa nécessité qui nous guide , plutôt que sa vue distincte , que sa connaissance formulée. Dès lors il est facile de comprendre comment, pour des esprits préoccupés de recherches empiriques , ce principe qui n'a pas eu besoin d'être démêlé par le travail et la réflexion , se cache sous le fait plus apparent de la généralité que nous avons abstraite à force de travail et de soins ; et comment on a pu le confondre , parce que l'analyse de la raison n'avait pas été assez minutieusement faite. C'est qu'en faisant cette analyse, ils voyaient tout d'abord que les vérités nécessaires n'étaient point primitivement formulées dans l'intelligence humaine, et que ce n'était pas par une espèce de déduction que nous en tirions nos autres jugements; mais là s'arrêtait leur analyse : et comme en n'allant pas jusqu'au fond de la raison , où elle eût trouvé la nécessité de ses principes, elle ne trouvait plus que les vérités d'observation , elle prononçait d'abord qu'il n'existait que ces vérités, que des vérités de cet ordre , que les principes empiriques. Or, ne reconnaître que ces principes, c'était être conduit nécessairement à leur négation ellemême. En effet un examen plus attentif révélait bientôt que ces principes eux-mêmes supposaient d'autres principes d'où ils tiraient leur valeur ; nier ces principes et vouloir conserver les vérités empiriques , c'était résoudre, à la manière d'Ésope, le problème de Necténabo. Hume fut plus conséquent, et prit le parti plus simple de nier les uns , comme n'étant point donnés par l'observation , les autres comme reposant sur des principes chimériques. C'était aboutir au scepticisme, c'est-à-dire, à la négation de toute connaissance et de toute science.
Ainsi pour éviter une semblable erreur , et pour couper court au scepticisme qui naît de toute étude imparfaite des principes généraux intuitifs ou inductifs, on doit comprendre l'importance de les bien étudier les uns et les autres. Si les premiers sont la base de toute connaissance , les seconds composent toute la science que l'homme peut édifier sur les premiers. On sent dès lors quel intérêt nous avons à connaître exactement , et à suivre fidèlement
(*) Cf. Jouflïoi , préf. aux Œuvres de Reid, p. cxliv , etc.
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les règles qui doivent diriger l'acte intellectuel important auquel nous les devons.
Pour pou qu'on se rappelle la nature et le but des vérités que donne la généralisation médiate , il est facile de voir ce qu'il faut faire pour les aequérir légitimement.
83. 1° Ces vérités étant d'une évidence successive, c'est-àdire , qui présuppose l'observation et la comparaison d'un certain nombre d'individus ou de faits avant la formation du genre ou la vue de la loi , il suit qu'on ne doit jamais se contenter de la vue d'un seul fait, d'un seul individu ou même drun petit nombre. Que si l'on oubliait ce caractère essentiel et fondamental, et que par intérêt ou passion on ne songeât plus à observer et à comparer, afin de ramener les objets à un type commun ou à une loi générale , mais qu'immédiatement après une observation on se hâtât de dégager le principe, de le formuler et d'y croire, il arriverait qu'en commençant ainsi sans scrupule par où l'on devrait finir , et en débutant par des lois préconçues auxquelles on s'efforcerait ensuite de ramener les faits , on renverserait l'ordre naturel et on n'aurait pour tout résultat qu'une hasardeuse et indiscrète hypothèse. Sans doute il se pourrait que, par un heureux hasard, on rencontrât juste ; mais le principe ainsi formé, n'ayant d'appui qu'une hypothèse, reste sans droit à la confiance ; tout au plus peut-on compter à titre d'opinion provisoire, et sujette à vérification, un principe ainsi formé, quand il ne nous a pas été donné d'observer plus longtemps. Mais il est toujours au moins téméraire de conclure une loi de l'observation d'une circonstance , quand cette circonstance est la seule qu'on ait observée. Ce n'est point non plus par le succès d'une expérience isolée qu'on démontre une théorie -, il faut que toutes les expériences , que tous les faits soient d'accord et ne se démentent jamais.
Il semble cependant qu'il y a des circonstances dans lesquelles un seul fait nous suffit pour produire la certitude inductive et nous permettre de dégager et de formuler un principe général ; c'est lorsque dans un objet isolé et dans un cas isolé nous dé-