‹ Traité de logique;Chapitre 51 sur 228 · PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE V. 9o · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE V. 9o

les autres ordonnés avec lui. Alors seulement, en substituant à la multiplicité et au désordre des généralités successivement acquises, une unité et un ordre qui permettent de saisir avec la même facilité l'ensemble et les détails, la science est véritablement constituée.

94. Voici en quoi la classification diffère de la généralisation qui la précède. Généraliser c'est réduire, c'est ramener à l'individu abstrait et tel que le veut la science, les individus que présentait la nature, en ne tenant compte que de leurs ressemblances et faisant abstraction complète de toute différence : classer, c'est reprendre les unités ainsi formées, c'est les caractériser nettement entre elles, faisant voir ce qui les unit et ce qui les sépare, c'est les placer dans l'ordre qu'elles occupent dans la nature, c'est-à-dire, de façon que chaque espèce dans un genre, chaque genre dans un groupe supérieur, ait avec son plus proche voisin des rapports plus intimes qu'avec aucun autre ; en d'autres termes et plus brièvement, la généralisation réunit par ressemblances \ la classification ordonne en tenant compte des ressemblances et des différences. Ce que la synthèse est à l'analyse, la classification l'est à la généralisation ; l'une rétablit l'unité décomposée, l'autre rend tous les caractères que l'abstraction avait enlevés pour généraliser ; on voit ainsi que c'est moins une opération d'une espèce nouvelle que le complément de la première généralisation.

95. Or pour classer, comme pour généraliser, on peut suivre deux méthodes bien distinctes (*). La première, la plus simple et la plus séduisante par la facilité avec laquelle elle se développe et la latitude qu'elle laisse dans le choix des caractères, consiste à élire d'avance et à priori ceux que l'on regarde comme les plus importants ou les mieux tranchés, en

(*) Cf. Ampère, Essai sur la philosophie des sciences et Cours au collège de France îannées 1335 et 36; Journal général, 1835 et 36; Comptes rendus.

négligeant tous les autres -, et après avoir par ce moyen établi et réuni un certain nombre de séries, on ordonne les espèces, les genres ainsi formés, selon les rapports qu'ils présentent entre eux, mais toujours sous le point de vue particulier que l'on a déterminé à l'avance ; tel est en botanique le système de Linné, ou en philosophie la classification que M. Laromiguière a donnée des facultés. Mais si ce mode de classification est simple et aisé à saisir, il s'en faut beaucoup qu'il réponde au but que l'on doit se proposer dans toute bonne classification, savoir, que par la place même qu'occupe un des objets classés on juge de sa nature et de ce qui le distingue des autres qui sont classés avec lui. L'autre méthode, plus pénible, moins brillante et plus lente dans sa marche, établit ses classes, forme ses groupes non plus d'après tel ou tel caractère, mais d'après l'ensemble, sans autre but déterminé que celui d'offrir entre les êtres ou les faits tous les rapports et surtout les rapports essentiels qu'une observation minutieuse lui aura découverts, et enfin les ordonne par la considération de tous les caractères et de leur importance relative. Ainsi doit se trouver atteint le but qu'avait manqué la première méthode. On appelle cette classification naturelle, et par opposition on dit l'autre artificielle. On sent bien qu'il ne peut y avoir qu'une seule classification naturelle, à savoir celle qui offrirait la représentation fidèle delà nature, qui réunirait l'ensemble complet des faits ou des êtres auxquels elle s'applique, en même temps qu'elle offrirait, parla distance à laquelle les êtres ou les faits seraient placés les uns des autres, une traduction exacte des rapports qui les unissent. On voit bien encore que parvenue à ce point, une classification serait la science elle-même dans son expression la plus simple , la plus concise et la plus saisissable : que cet idéal auquel tendent tous les classificateurs n'est pas encore réalisé, qu'il ne le sera probablement jamais dans la perfection, mais que toutes les coordinations proposées devront continuellement pflrip des variations, puisqu'elles ne seront que des essais qui seperfectionnent à chaque

Page 1