PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE V
101. Partie historique. — Des réalistes et des nominaux. Les perceptions générales , ou plutôt les idées de genre et d'espèce , ont donné lieu à une discussion qui , presque à elle seule , a constitué toute la philosophie scolastique. Il nous semble donc impossible de ne pas dire ici quelques mots d'une question qui occupe une si grande place dans l'histoire de la philosophie, et dont le sujet fut assez vaste pour défrayer trois siècles entiers de disputes et d'animosités.
Vers la fin du iip siècle , sous Dioctétien, un philosophe nommé Porphyre , désirant faciliter l'étude des catégories d'Aristote , fit à cet ouvrage une introduction, au commencement de laquelle il disait (*) : « Je ne rechercherai point si les genres et les espèces » existent par eux-mêmes, ou seulement dans l'intelligence, ni, » en supposant qu'ils existent par eux-mêmes , s'ils sont corporels » ou incorporels, ni s'ils existent séparés des objets sensibles, ou » en faisant partie. Cette question est trop difficile , et demande- » rait des recherches plus étendues. »
Quoiqu'il eût déjà été agité en Grèce, dans les écoles de Platon et d'Aristote (**), le problème indiqué dans cette phrase , passa presque inaperçu des commentateurs et des traducteurs jusque vers la fin du onzième siècle. A cette époque (vers 1089) , un chanoine de Compiègne nommé Roscelin [Roscellinus), reprit la question mentionnée par Porphyre, et se demanda si les genres et les espèces répondent par une existence réelle aux idées générales : par exemple, si tel genre déterminé, à savoir l'humanité, existe indépendamment des individus qui le composent , et répond à l'idée générale humanité , ou bien si ces individus seuls existent, et si lidèe générale humanité n'est pas une pure conception de l'être intelligent à laquelle ne répond aucun être réel qui soit le genre humanité. La question ainsi posée , Pioscelin ne se contenta
(*) AuXlXOC TÏSpi Y£V^)V'C£ xa- £'tÔ£>V y XO [Jt-SV EIXS 6tèÉ<JXT)XSV . ë!%£
xal lv |j.6vaiç tyiXoùç èmvoiaiç Kéïtœfe, sixs xac ôcpsaxTjxoxa , acou-axà èaxiv, 'lr\ àfftop.axa , xai noxEpov y wpiaxà , f] lv xoTç aiaOr^xolç ? xal irspl xaûxa ôcpsax&xa ? 7capa'.xr^<70(jt.a'. Xiyziv , (3a0uxàxr,ç ouarjç xyjç xotauxrjç TrpaY^axsiaç, xal allr^ fjietÇovoç oso;jivr^ e^sxaasGiç.
(IIopcpopioo staaywYT) , Kzv. à.) (**) Sur toute cette question, voir Reicl, Ess. sur les faculi. intell., Ess. v, ch. 6; Laromiguière , 2e partie, 12e leçon, et surtout la belle et savante introduction de M. Cousin, aux Œuvres inédites d'Abélardy de la page lvi à clxxxiv, et encore le rapport de M. Cousin, de la métaphysique d'Aristote, 2e édit. , p. 223.
pas de la résoudre négativement, il soutint de plus que les idées générales ne sont que des mots, flalus vocis ; que les idées des genres et des espèces, bien loin d'être des choses réelles et des types préétablis, universalia ante rem , comme on disait alors , ne sont que des portions abstraites des choses individuelles, universalia post rem.
Cette doctrine émut l'Église entière , et valut à son auteur les honneurs de la persécution. C'est qu'en effet le novateur, faisant à la théologie l'application de sa thèse logique , attaquait et même allait jusqu'à nier le dogme de la Trinité. Aussi tout ce qui représentait l'orthodoxie se jeta dans l'opinion opposée, et soutint que ce qui existe véritablement, ce sont les entités générales, les genres; que les individus n'ont d'existence que par leur rapport avec les genres; par exemple , ce qui existe c'est Y humanité, dontles hommes ne sont que des fragments. Ceux qui, avec Roscelin et ses partisans , soutenaient qu'à l'idée générale , ne répondait que le sens des noms employés pour désigner un nombre plus ou moins grand d'individus, furent appelés nominaux et nominalistes; ceux qui, avec saint Anselme, Guillaume de Champeaux et l'orthodoxie, soutenaient qu'à l'idée générale répond une nature universelle , une essence , une chose , un être réel, res, furent appelés réalistes.
Un élève de Roscelin et de Guillaume de Champeaux , Abélard , combattit les opinions de l'un et de l'autre de ses maîtres. Suivant lui, les universaux ne sont ni des choses ni des mots, ce sont des conceptions de l'esprit. Il n'existe que des individus, et nul de ces individus n'est en soi ni genre ni espèce ; mais ces individus ont des ressemblances que l'esprit peut apprécier , et ces ressemblances, considérées seules , et abstraction faite des différences, forment des classes plus ou moins compréhensives, qu'on appelle des espèces et des genres. Les espèces et les genres sont donc des produits réels de l'esprit ; ce ne sont ni des mots , quoique des mots les expriment , ni des choses en dehors ou en dedans des individus, ce sont des conceptions. De là le nom de conceptualisme donné à son système. Cette opinion intermédiaire ne satisfit personne , et la querelle subsista tout entière.
C'est donc du problème indiqué par Porphyre et de ses deux solutions opposées que sortit à la fin du xie siècle et surtout au commencement du xiie, la philosophie scolastique dans toute son originalité. Cette querelle , qui nous semble aujourd'hui si futile, devint une guerre acharnée. Voici ce que raconte Érasme de la fureur qui animait, les uns contre les autres, les partisans des deux