PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VII
» a pas de syllogisme possible. » Ainsi, réduire la déduction à elle-même, comme a voulu la réduire la scolastique, c'est en réalité la détruire (*), puisque c'est lui ôter les principes de l'induction qu'elle doit appliquer.
Mais on pourrait croire, et on a souvent cru, qu'il reste au moins les vérités générales absolues, les premiers principes, comme on disait , et que par suite de leur nécessité et de leur universalité , ils renferment les vérités générales de degrés inférieurs, au moyen desquelles on peut arriver jusqu'aux, vérités particulières , et qu'il suffit de leur appliquer le syllogisme pour en tirer la connaissance des lois de ce qui est. Ainsi l'ont pensé plusieurs philosophes scolastiques qui définissaient la philosophie, cognitio ex primis principiis evidenter deducta (**), et les ontologistes (Éléates, Spinoza) qui de quelques axiomes prétendaient tirer tout ce qui est par voie de déduction. Or, nous allons essayer de démontrer que la déduction n'est vraiment point applicable aux vérités absolues et que ces principes ne sont point de son ressort. Et d'abord il semble, à priori, que puisqu'il y a deux ordres de principes généraux et par suite deux manières de s'élever du particulier au général, il doit y avoir aussi deux manières distinctes de revenir du général au particulier. Ainsi en est-il en effet. Mais l'application des principes généraux absolus à un cas particulier est , comme l'acquisition de ces principes , immé-
» et c'est à l'expérience de fournir ces principes pour chacune d'elles. Par » exemple , l'expérience astronomique fournit les principes de la science » astronomique, et ce n'est qu'après avoir longtemps observé les phé- » nomènes, qu'on est arrivé aux démonstrations de l'astronomie. Tous » les arts, toutes les sciences en sont là. » (Prem. analy., liv. I, ch. 30. )
(*) Nous voulons dire la détruire pour la science , car, pour l'usage ordinaire on l'appliquait aux principes fournis par l'autorité. Mais , comme elle ne vaut qu'autant que valent les principes , l'appliquer à des principes non scientifiques, c'est pour la science ne pas l'appliquer du tout.
(**) Cette définition, qui est celle de la philosophie dite de Lyon, est une définition de la philosophie dans le moyen âge.
diate, absolue, nécessaire el universelle. Car, par cela même que ces principes sont immédiats et nécessaires, leur vue et la vue de leur application se trouve nécessairement et immédiament mêlée à tout fait intellectuel, sans qu'il soit besoin d'aucun intermédiaire qui fasse voir que cette application convient au fait particulier. Cette application est vue nécessairement par cela seul que le cas particulier est vu , et ne se distingue ni de la possession ni de l'acquisition du principe lui-même. Il n'y a donc point d'inconnue à chercher, de vérité particulière à démontrer, ce qui est le but et le propre de la déduction. Il n'y a en ces vérités que des lois absolues que nous appliquons immédiatement et nécessairement à tous les cas, à tous les êtres, et non à tel ou tel objet particulier. Le jugement qui les applique a quelque chose de si nécessaire et de si immédiat, de si naturel à l'intelligence, que, comme ces vérités, il n'a pas besoin de se formuler et ne se formule presque jamais. D'ailleurs fût-il formulé comme telle ou telle de ces vérités elles-mêmes, il ne nous apprendrait absolument rien, quoique étant la condition de toute science ultérieure. Ce n'est vraiment pas déduire, et en tout cas ce n'est rien apprendre que de raisonner ainsi qu'il suit : — Tout phénomène commençant suppose une cause, donc ce phénomène suppose une cause ; c'est, dans une tautologie inutile, répéter deux fois la même idée sous deux formes différentes. Ce qui est déduire, ce qui est savoir quelque chose de déterminé, c'est raisonner ainsi qu'il suit : — L'ordre d'effets A dans la substance B suppose la cause G; l'effet actuel A appartient à une substance B ; donc il reconnaît la cause C. Mais quand on procède ainsi, il n'y a plus rien d'immédiat et d'absolu comme dans l'acquisition ou l'application des vérités de nécessité absolue. Il faut au contraire que l'observation, la comparaison et l'induction aient donné le principe général, il faut que de nouvelles observations et de nouvelles comparaisons aient permis d'affirmer que, d'après ses données, l'objet particulier rentre légitimement dans le principe général,