PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VII
» sairement, à Vaide des exclusions et des éliminations conve- » nobles (*). »
On a souvent reproché à Bacon d'avoir eu la prétention d'être l'auteur d'une nouvelle méthode (**), ajoutant qu'avant Bacon l'observation était connue et avait été recommandée. En se sens, il faudrait aussi dire d'Aristote ce qu'on veut dire de Bacon. Assurément, avant Aristote on déduisait, et l'on savait qu'il fallait déduire. Mais le stagirite a eu la gloire d'être le premier à étudier régulièrement le procédé du raisonnement déductif, à en tracer les règles et à le réduire en art. De même , bien avant Bacon on induisait et on observait, lui-même le reconnaît (Nov. org., liv. I, aph. 122 et 125), et expose que ce procédé est trop naturel pour n'avoir pas toujours été employé par les anciens comme par lui ; il ajoute seulement , avec infiniment de raison, qu'il l'était sans règles et sans ordre. «L'induction ne fut longtemps qu'un procédé » naturel de l'esprit humain dont tous les hommes faisaient usage, » pour acquérir les connaissances dont ils avaient besoin relative- » ment au monde extérieur , sans s'en rendre compte et sans » qu'il passât de la pratique dans la science. C'est à Bacon que » nous devons, non pas l'invention, mais la découverte et l'expo- » sition scientifique de ce procédé. » (Cousin, 1829, 23e leçon, p. 401.) Bacon a eu la gloire de réclamer pour l'induction les droits que l'autorité avait usurpés, et d'essayer de lui tracer des règles qui en assurassent l'emploi. Et, comme Aristote est vraiment le père et le fondateur delà méthode déductive, Bacon est, au même titre, le fondateur et le père de la méthode inductive (si l'on peut donner le nom de méthode aune partie delà méthode). Chacun de ces deux grands hommes a fait ce que demandait son époque et
(*) Opus est ad scientias inductione quœ experientiam solvat et separet et per exclusiones et rejectiones débitas necessariô concludat (Ins. mag. Distrib. Operis , S 10).
(**) Sur le titre du Dfovum organam, M. de Maistre va jusqu'à supposer à Bacon, l'intention de refaire l'entendement humain et de lui fournir un nouvel instrument, et il dit dans sa critique amère : « J'honore la sagesse qui » propose un nouvel organe, tout autant que celle qui proposerait une nou- » velle jambe. » {Examen de la philosophie de Bacon, 1. 1, p. 9.) Il suffit de lire le premier aphorisme du Dfov. org., pour voir que l'auteur se propose de refaire non l'entendement qui est l'œuvre de la nature, mais la science qui est l'œuvre de l'homme, non le procédé qui est naturel, mais l'application qu'on en fait : on sent dès lors , toute la fausseté et tout le ridicule de l'imputation de M. de Maistre.
128 TJLIAJLTE DE LOGIQUE.
le génie du pays où il vivait. Par sa nature, la logique ne peut pas aspirer à la gloire de l'invention ; son rôle se borne à donner des conseils que l'expérience autorise, à énoncer, en le généralisant, ce que t'ait chaque jour une intelligence libre et saine; à faire voir comment les grands et bons esprits étendent la sphère de nos connaissances et fondent sur une base solide les vérités qu'ils reconnaissent. Le logicien ne ressemble pas à ces hardis navigateurs qui vont visiter et conquérir des régions nouvelles, mais plutôt au patient géographe qui dirige les navigateurs en leur indiquant les routes battues et les écueils dont elles sont semées. Aussi ce ne l'ut qu'après que les sophistes eurent paru et épuisé toutes les formes du raisonnement, et dans un pays passionné pour les discussions de la tribune et de l'agora, qu'Aristotc put réduire en règles ce qui faisait le fond de tout raisonnement conforme à la raison, et rendre au procédé du raisonnement légitime une valeur que les sophistes lui avaient fait perdre (*). De même, ce ne fut qu'au moment où Ton venait de se convaincre de l'inutilité du moyen déductif réduit à lui seul, au moment où plusieurs esprits pleins de vigueur et d'indépendance avaient déjà secoué le joug de l'autorité, où des découvertes nombreuses révélaient et attestaient ce que l'on gagnait à étudier directement la nature elle-même, et dans un pays éminemment positif, que Bacon put et dut tracer des règles pour diriger l'observation. Dans ce siècle fameux, où les principales découvertes modernes étaient déjà accomplies ou s'accomplissaient, le vrai système du monde trouvé par Copernic , le ciel observé , et les lois du mouvement constatées par Galilée, le globe exploré, toutes les sciences étudiées, Bacon put embrasser tout ce qui avait été fait ou écrit sur les sciences avant lui et de son temps, et portant sur leurs procédés et sur leurs méthodes le coup d'œil d'un génie aussi vaste que pénétrant, faire une classification raisonnée des préjugés et des erreurs de l'esprit humain, et lui tracer la seule route qu'il puisse désormais suivre avec succès dans la recherche de la vérité, celle de l'observation et de l'expérience. Ainsi Bacon a fait pour l'induction ce qu'Aristote avait fait pour la déduction ; mais, moins heureux que le philosophe grec, le philosophe anglais n'a pu terminer l'œuvre qui devait contenir l'entière exposition du procédé qu'il recommandait à l'intelligence humaine.
(*) Aristote a même été jusqu'à terminer sou ôpyavov, par une application expresse de sa théorie aux arguments des sophistes, rapt xwv aotpiaTixwv ïkéyyjuiv.