PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VII
121 . L'ouvrage où Bacon expose sa méthode fait partie d'un travail plus vaste et qui ne devait être rien moins que la Restauration complète des sciences , Instauratio magna scientiarum, Des diverses parties qui devaient le composer, deux seulement ont été assez avancées par lui pour acquérir une importance considérable. Dans la première , qui a pour titre : De dignitate et augmentis scientiarum , l'auteur trace le plan complet et raisonné de l'ensemble des sciences , montre les rapports qui les unissent, et, pour chacune d'elles, constate son état actuel , ses imperfections et ses lacunes , et signale le genre de progrès dont il la croit susceptible. La seconde, sous le titre de Novum organum , est destinée à l'exposé de la nouvelle méthode qui devait amener les progrès signalés, et dont les moyens seront l'expérience et l'induction par opposition au syllogisme et à l'autorité. C'est une logique, comme l'auteur l'appelle lui-même (1 aph. 127), mais c'est une logique qui diffère essentiellement de la logique vulgaire. Et comme on avait donné , dans les écoles , à la collection des traités logiques d'Aristote , le nom d' Organum , opyavov ôpyocviov xat ^eïp t% yîkoààytâç , opposant sa nouvelle logique à celle des scolastiques , il lui donne le nom de Novum organum , ou nouvel instrument : expression infiniment juste , car l'ensemble des moyens à employer pour arriver à la science, ou la méthode , est l'instrument ou l'organe de l'intelligence , comme les sens sont les organes ou les instruments du corps.
Le Novum organum se divise en deux livres (*) : le premier prépare l'esprit à recevoir la vraie méthode 5 le second doit exposer cette méthode.
Le premier livre (**) se divise lui-même en deux parties : la
(*) Nous croyons devoir donner une analyse de l'ouvrage qui a le premier exposé les préceptes du procédé inductif; si nous n'en faisons pas autant ici pour la déduction , c'est que l'ouvrage d'Aristote ne considérant la déduction que dans son expression, l'analyse n'en peut être comprise qu'après l'exposé de l'argument déductif où on la trouvera. Voy. 2e part., en. 2, k la fin.
(**) L'ouvrage est rédigé en aphorismes; on trouvera l'indication des nu-
loO TRAITÉ DE LOGIQUE.
première, que l'auteur appelle par$ destruens, est destinée à
détruire toutes les causes qui s'opposent à l'admission de la vérité, et, après quelques prolégomènes, elle contient trois critiques : critique de la raison humaine , critique des démonstrations , critique des théories reçues. La seconde, qu'il nomme pars prœparans , est destinée à combattre toutes les fausses idées que Ton pourrait se foire de sa nouvelle méthode et les préjugés qui pourraient s'opposer à son admission.
Le second livre, destiné à l'exposé de la nouvelle méthode , commence par déterminer le but de toute science , qui est : 1° la découverte des lois de la nature ; 2° la transformation des êtres pour les accommoder à nos besoins (*). La division de la science est en rapport avec son double but : elle est théorique et pratique. Quand la science théorique recherche les lois universelles et immuables auxquelles sont soumis tous les êtres, elle se nomme métaphysique; quand elle recherche les lois du cours ordinaire et commun delà nature, et non ses lois absolues et éternelles , elle se nomme physique. « A cette » division de la science théorique répond celle de la science » pratique -, à la physique , la mécanique; à la métaphysique , » la magie, conçue dans un sens raisonnable {perpurgato » nomine) et ainsi nommée à cause du grand empire qu'elle » doit donner à l'homme sur la nature (aph. 9).
» (Aph. 10.) Le but de la science étant ainsi fixé, il faut
mères de ces aphorismes , dans le tableau synoptique qui complète cette analyse , p. 133.
(*) Remarquons en passant que Descartes assigne également à la science ce double but et presque dans les mêmes termes; voici ses expressions : «Au lieu de cette philosophie (science) spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu , de l'eau , de l'air, des astres , des deux et de tous les autres corps qui nous environnent , aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » (Disc, de la mèth., 0e part., au commencement. )
PREMIÈRE PA&TI& CHAPITRE VII. loi
» en expliquer les préceptes avec ordre. Les préceptes pour » r interprétation de la nature , se divisent en deux classes : » les premiers enseignent à tirer et à, faire sortir de l'expé- » rience les principes généraux -, les seconds , à dériver et » à conclure des principes généraux de nouvelles expériences.
» La première classe se divise en trois parties , relatives » aux secours à donner, les uns aux sens, par une bonne » histoire naturelle et expérimentale ; les autres à la mémoire , » en formant des tables méthodiques et des enchaînements de » faits (*); et les troisièmes à l'intelligence ou raison , parl'in- » duction qui la règle dans la découverte des lois générales » et qui est la clef de l'interprétation de la nature. C'est par » cette dernière partie que nous commencerons -, nous revien- » drons ensuite aux précédentes. »
Pour procéder par induction à la recherche des lois des êtres , il faut , sur une propriété donnée , faire comparaître devant V intelligence :
1° Tous les faits connus qui offrent cette propriété au môme degré (aph. 11) ;
2° Tous les faits connus où cette propriété ne se rencontre pas , malgré leurs rapports nombreux avec ceux où la propriété apparaît (aph. 12) ;
3° Tous les faits où cette propriété se trouve à des degrés
différents (aph. 13) H-
(Aph. 15.) « Ceci fait, on doit travailler à V induction véri- » table, en dégageant de la comparaison de toutes et de cha- » cune des expériences une propriété ou condition (loi) telle, » que partout elle soit présente ou absente , croisse ou dé-
» croisse avec la propriété donnée (aph. 16) ; et en rejetant
» et excluant chacune des conditions qui ne se trouvent point » dans toutes les expériences où se présente la propriété don- » née -, c'est alors qu'il restera la loi certaine , solide et vraie
(*) C'est la classification.
(**) Ces trois aphorismes sont un exposé de l'observation et de la comparaison.
» et bien déterminée (*). Le travail qne l'on indique ainsi, en » peu de mots , ne s'accomplit qu'à travers des difficultés et » des détours nombreux. Mais, autant que possible, nous » n'omettrons aucune des indications nécessaires pour le bien » conduire. »
En conséquence, Bacon indique neuf sortes d'auxiliaires dont l'induction peut légitimement s'entourer. Il traite d'abord des premiers, consistant dans l'étude des faits privilégiés. Il entend par là ceux qui mettent sur la voie des découvertes et sont tels qu'un petit nombre d'entre eux sont plus instructifs qu'une foule des autres. Il en cite vingt-sept espèces. Au moment de traiter des huit autres auxiliaires, l'ouvrage s'interrompt et reste inachevé. Il ne contient donc pas les préceptes relatifs à la mémoire et aux sens que l'auteur devait donner après la théorie de l'induction. Les préceptes promis sur la manière de dériver et de conclure des lois générales de nouvelles expériences (aph. 10) manquent également. Pour faire comprendre d'un seul coup d'œil l'ensemble de cet ouvrage, et ce qu'il a d'inachevé, nous allons en donner un tableau synoptique.
(*) Ces deux aphoiïsmes sont l'exposé de la généralisation.