PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRÉ VIT
très-indécise, la méthode à suivre pour arriver à la science. Descartes s'est affranchi de toutes les règles d'application que Bacon s'était attaché à exposer. Celui-ci éblouit et accable par le nombre de ses détails ; celui-là n'éclaire pas assez avec ses généralités. Il indique la route plutôt qu'il ne la décrit; et dit ce qu'il faut faire plutôt que comment il le faut faire.
La méthode de Descartes n'est pas aussi directement applicable que celle de Bacon à l'étude des faits. — Elle n'insiste pas comme le Novum organum sur la recherche des faits , sur la nécessité des expériences, sur la comparaison, sur l'exclusion du particulier, sur la manière d'en séparer le général , sur le soin de ne s'élever des principes les moins généraux aux plus généraux que par gradation , et avec la plus grande réserve, etc. Elle est donc moins une méthode pour les sciences d'observation et de faits (*) , qu'une méthode destinée à remplacer l'attirail de l'ancienne logique dans les sciences de raisonnement et de démonstration comme les mathématiques. Aussi l'auteur, ainsi qu'il nous l'apprend luimême , en fit d'abord l'application aux mathématiques (**). Le Discours de la méthode ne se rapporte pas à l'induction comme le Novum organum ,• non-seulement l'induction n'y
(*) Il a fallu beaucoup de bonne volonté à ceux qui ont vu dans son deuxième précepte les règles de l'analyse. Dans la Log. de P.-R., ive part., ch. 2, Descartes en fait lui-même l'application à l'examen des données d'une question à résoudre. Cf. Condillac , Essai sur l'orig. des conn. hum., 2e part., 2e sect., ch. 3, § 35.
Descartes, consulté sur l'art d'observer et d'expérimenter, se contenta de répondre qu'il n'avait rien à en dire après ce qu'avait écrit le philosophe de Verulam (Lett. de Descartes, t. VI, p. 182, éd. de M. Cousin).
(**) A la fin de la deuxième partie et vers la fin de la troisième, Descartes dit encore : « Et de plus je continuais à m'exercèr en la méthode que je »m'étais prescrite; car, outre que j'avais soin de conduire généralement » toutes mes pensées selon les règles, je me réservais de temps en temps » quelques heures, que j'employais particulièrement en des difficultés mathé- » matiques, ou même aussi en quelques autres que je pouvais rendre » quasi semblables à celles des mathématiques, en les détachant de » tous les principes des autres sciences que je ne trouvais pas assez » fermes. »
1/|0 TRlTTÉ DE LOGIQUE.
est pas nommée, mais il semble que l'auteur ne la distingue pas nettement de la déduction pour la formation d'une science : il emploie môme plutôt la déduction que l'induction (*) . Dans ce môme discours il a consacré plusieurs exemples à nous apprendre comment il appliquait sa méthode-, en voici un qu'il nous donne au commencement de la cinquième partie , comme le sommaire de son Traité du monde et de la lumière. Au lieu de partir de ce qui est, il supposa que le monde fût encore à créer, et que Dieu n'eût produit que la matière, le mouvement et ses lois. « Je décrivis cette ma- » tière , et de plus je fis voir quelles étaient les lois de la » nature, et sans appuyer mes raisons sur aucun autre principe » que sur les perfections infinies de Dieu , je tâchai à dé- » montrer toutes celles.... après cela je démontrai comment » la plus grande part de la matière devait, en suite de ces » lois, se disposer et s'arranger.... De là je vins à parler de
» la terre , etc De la description des corps inanimés et
» des plantes , je passai à celle des animaux et à celle des » hommes ; mais pour ce que je n'en avais pas encore assez » de connaissance pour en parler du même style que du reste, » c'est-à-dire, en démontrant les effets par les causes, je
(*) Dans les lignes qui suivent immédiatement l'exposé de ses quatre préceptes et que Descartes consacre à leur explication, il dit : «Ces longues » chaînes de raisons , toutes simples et faciles , dont les géomètres ont cou- » tume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations , » m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent » tomber sous la connaissance des hommes s'entrc-suivenl en même façon , » et que , pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour » vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les » déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles » enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre. »
La quatrième partie de la Logique de P.-R.. ost un traité de la méthode. Une note du chapitre 11 apprend que la pins grande partie est tirée d'un manuscrit de Descartes, que son libraire Chcicclier avait bien voulu communiquer. Or, dans tout ce traité de la méthode il n'est question que de déduire et de démontrer, et jamais d'observer les laits. Sur ce que la Logique de P.-R. doit à Dcscarles, voyez les notes de M. Garnier à l'édition deDescarlcs. Paris, 1833.