PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII. H
capable de retenir la connaissance, à quelque degré qu'elle fût, afin de pouvoir la perfectionner encore. Car d'abord, pour bien connaître, il faut observer, c'est-à-dire distinguer et diviser les éléments d'un tout, puis reconstruire et refaire un ensemble exact et adéquat à l'unité première. Comment en venir à bout, si l'on ne conserve présente la vue du nombre et de l'ordre des parties, et celle de l'unité première? On n'observe donc qu'en se rappelant. Les résultats de l'observation obtenus, il faut pouvoir les conserver, et les revoir au besoin, sans quoi les expériences et la comparaison seraient impossibles, Expérimenter, c'est vérifier un résultat, et pour cela il faut se le rappeler ; comparer, c'est examiner successivement deux objets, souvent un plus grand nombre, afin de constater leurs rapports ; or, si l'on ne peut garder présente la vue de l'un quand on regarde l'autre , comment apprécier ces rap ports ? Et la vue de ces rapports, il faut aussi qu'elle soit durable pour qu'elle soit profitable à l'induction et à la déduction. Il n'y a ni principes ni conséquences sans le concours de cette faculté qui se mêle à tous les phénomènes intellectuels et les fait revivre au besoin, quels qu'ils soient.
Cette faculté est la mémoire (*) ; ses actes prennent le nom de souvenir.
Voici donc en quoi consiste le souvenir. Un objet nous affecte par sa présence, nous connaissons cet état de nousmême et l'objet qui l'a déterminé 5 puis cet objet disparaît. Alors il arrive qu'en l'absence de cet objet, ou alors même qu'il n'est plus et ne peut nous affecter d'aucune manière , nous revoyons et reconnaissons en nous l'état intérieur que sa
(*) On entend généralement par mémoire la faculté de conserver et de revoir des perceptions antérieures , comme quand on dit : Une mémoire fidèle , heureuse , faible , rebelle , etc. Mais quelquefois aussi on entend par ce mot la collection des connaissances acquises et conservées, de manière à pouvoir être retrouvées au besoin , comme quand on dit : Une mémoire riche, etc. Dans tout ce qui suit, nous n'entendons par mémoire que la faculté de conserver et de rappeler, et non la somme des connaissances conservées et rappelées.
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présence avait provoqué. Cette connaissance d'un fait intérieur qui n'est plus, que nous ne percevons plus comme présent , mais comme passé , est le souvenir , qui pourrait se définir la perception du passé. La mémoire est par conséquent la faculté de conserver et de revoir la connaissance d'un état de nous-mêmes et de l'objet qui l'avait 'occasionné, en l'absence de cet objet.
128. Comme toute perception, le souvenir renferme les deux moments de voir et de croire, la notion et le jugement (14). Or, la notion et le jugement tombent sur un fait qui n'est plus, qui a existé en nous , mais seulement sur la partie du fait qui nous est personnelle et non sur aucune autre. C'est un point que l'on ne saurait trop faire remarquer. Le souvenir n'a pour objet rien d'extérieur : il ne se rapporte point aux choses , mais à nous; nous ne nous souvenons que de nous-mêmes. jl semble qu'il existe contradiction entre cette opinion et le langage commun dans lequel on dit : Je me souviens de tel fait, de tel lieu, de telle personne. Cette contradiction n'es^ qu'apparente, car cette locution : Je me souviens de, etc., ne veut pas dire autre chose que : Je me souviens d'avoir été voyant tel lieu, tel fait, etc. Il n'y a donc souvenir que de nous-mêmes, car il n'y a de souvenir qu'à cette condition qu'il y ait eu connaissance et conscience. Mais cette première connaissance qu'on revoit par le souvenir avait elle-même un objet, et comme on revoit par le souvenir la connaissance et l'objet qui l'excita, le vulgaire , plus vivement frappé de l'objet de la perception rappelée que de la perception elle-même , qui est un fait de conscience et qui lui échappe par son intimité même, regarde cet objet comme l'objet propre du souvenir, et conforme son langage à l'inexactitude de son observation. Cette inexactitude est sans conséquence dans l'usage ordinaire -, il n'en serait pas de même si on la laissait se glisser dans la science psychologique -, elle ne serait alors rien moins que la négation du caractère de personnalité et de subjectivité du souvenir, qui ne nous représente jamais ce qui s'est passe dans un autre (pic