‹ Traité de logique;Chapitre 81 sur 228 · PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII

nous ; elle serait, par suite, la négation môme de la condition suprême de la mémoire, à savoir l'identité de la personne. On ne se rappelle que ce qu'on a éprouvé , que ce qu'on a éprouvé soi-même , et , pour cela, il faut continuer à être le même, à durer identique depuis la perception jusqu'à la revue de la perception. Si l'être intelligent ne dure pas le même , si ce qu'il est dans le présent, il ne l'a pas été dans le passé ; s'il a été autre ou plutôt un autre ; si deux personnes se sont succédé en lui de la première époque à la seconde , étrangères l'une à l'autre, il sera impossible à celle-ci de se rappeler les perceptions de celle-là. On ne se souvient que de soi-même, et la durée de la même personne ou Yidentité est la condition absolue du souvenir (*) .

129. Comme toute perception, le souvenir est encore tantôt un effet spontané, tantôt un résultat d'efforts que nous avons librement faits. Mais il y a lieu de faire à ce sujet, sur le souvenir, la remarque que nous avons déjà faite sur la perception (58) . Bien que le travail de l'attention arrive avec volonté, intention, et soit éminemment actif, le souvenir qui lui succède n'en est pas moins toujours marqué du caractère de passivité. Il est d'abord évident que nous ne pouvons vouloir nous souvenir ou plutôt nous mieux souvenir qu'à la condition de nous souvenir déjà un peu : car, tant qu'on ne revoit rien, il n'y a rien à faire , rien à vouloir -, ainsi la condition de tout effort

(*) Tout souvenir est accompagné de la croyance que le fait actuellement perçu a existé antérieurement dans le même être que celui qui le revoit maintenant et qui a duré entre ces deux époques. Ainsi c'est au souvenir que nous devons la connaissance de notre identité, de notre durée, et , par suite, la connaissance générale de durée, celles d'avant, d'après, de succession , etc. Mais de ce que nous devons au souvenir la connaissance de notre identité , il ne s'ensuit pas que notre identité se réduise au souvenir, se confonde avec lui , et s'arrête là où s'arrête le souvenir. Sur ce point et sur l'erreur commise à cet égard par Locke, voyez Locke, liv. II, chap. 27, S 9 , et même liv., chap. 14 , § 3-9 ; Reid , Facult. intell., ess. 3, chap. 1, 3,4, 6; Royer-Collard , t. IV, p. 355 et suiv.; Cousin, Cours de 1829, t. II, p. 192; Dugald-Stewart, Hist. des scienc. métaphys., supplém. de la deuxième partie, chap. 1|; Gondillac, Traité des sensat., part. I, ch. II.

mnémonique est donc un commencement de souvenir spontané. Mais une fois ce premier souvenir donné, donné fortuitement par les circonstances, l'être intelligent fixe son attention sur cet objet qu'il vient de retrouver, le soumet à un examen exact et sévère, pour lui donner de la précision et de la consistance, pour le forcer de se compléter et de s'éclaircir sous son regard. Quelquefois cet acte volontaire est couronné du succès, quelquefois il échoue 5 mais le nouveau souvenir clair et net, préparé par un travail volontaire, n'a lui-même rien de volontaire. Il vient ou ne vient pas, et ce sont deux choses bien distinctes que de vouloir achever un souvenir incomplet et de l'achever en effet 5 la première dépend toujours de nous; la seconde, jamais. Car, à qui, et combien de fois n'arrive-t-il pas de faire d'incroyables efforts, malgré lesquels les souvenirs que nous voulons rappeler se dérobent avec obstination, tandis que ceux que nous voudrions écarter nous poursuivent malgré nous ? Le souvenir , comme toute perception, est donc un fait passif de sa nature, et duquel la volonté peut quelquefois préparer le retour, sans jamais le constituer.

130. Le souvenir est, avons-nous dit, la réapparition d'une connaissance antérieure ; car la mémoire n'est pas la faculté de garder incessamment présentes les perceptions acquises, mais de les revoir après les avoir vues, en sorte que dans l'intervalle il y a effacement, obscurité. Mais que deviennent ces perceptions qui après s'être formées, disparaissent et reviennent ensuite renouvelées et rapportées à quelque point du passé? Durent-elles , et en ce cas , quel est le mystère de leur durée? L'observation ne le pénètre pas ; elle est impuissante à reconnaître un phénomène dont la conscience ne lui révèle aucune trace; elle n'aurait de prise sur cet état, qu'à la condition qu'il serait senti; or, il est tel précisément qu'il doit demeurer inaperçu. Dans ce cas comment faire pour démontrer l'existence permanente et simultanée de ces perceptions, puisque rien de ce qui se passe en nous ne peut être constaté que par l'observation de conscience, et qu'il y a impossibilité de tenter aucune espèce d'observation sur ces perceptions permanentes (*) ? Le

,*) Cf. Damiron, Psyvh., p. lift, et Gérusez, JVouv. cours dephil, p. 09

Ct 70.

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