‹ Traité de logique;Chapitre 82 sur 228 · PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII

voici. Si l'observation ne constate pas directement la durée permanente de nos perceptions, le raisonnement conclut cette durée des effets qui la supposent. Si , en effet , nous observons nos actes en eux-mêmes , il nous sera facile de nous convaincre que, parmi les motifs qui nous déterminent à agir, il en est qui précédemment vus , mais tout à fait inaperçus au moment de la délibération , ont cependant exercé sur notre détermination une influence réelle; et que cette influence est d'autant plus forte qu'elle est moins sentie, et d'autant moins sentie que la connaissance de ces motifs est plus parfaite, plus habituelle, plus intime pour nous; et certainement, pour exercer cette influence, il a bien fallu que ces connaissances antérieures fussent présentes.

L'observation constate encore que ce sont ces connaissances non senties, mais réel es , qui dans nos actes dirigent cette variété de détails, pendant lesquels nous nous occupons souvent de tout autre chose , et qui, par conséquent, seraient livrés au hasard, si nos connaissances antérieures, quoique en ce moment inaperçues, ne présidaient à cette direction.

Ce fait devient plus évident encore , par l'examen des mouvements divers de la pensée. Combien de propositions que nous admettons, ou que nous rejetons sans la moindre apparence de réflexion! D'où vient cette promptitude de jugement? de ce que nous sentons immédiatement que ces propositions sont en harmonie, ou en opposition avec nos opinions et nos croyances, en un mot avec nos connaissances antérieurement acquises, ce qui ne saurait être, si ces mêmes connaissances quoique non aperçues n'étaient là pour diriger l'être intelligent.

Suivons la marche de celui qui possède une science , et voyons avec quelle facilité et quelle justesse [il admet ou rejette tout ce qui est en harmonie ou en opposition avec les vérités dont elle se compose ; il n'a pas besoin de passer par tous les intermédiaires pour arriver aux rapports les plus éloignés. Or ce phénomène, inexplicable dans a supposition que nos perceptions cessent comme modifications du moment qu'elles cessent d'être senties et appréciées, démontre d'une manière rigoureuse la présence simultanée d'un grand nombre de perceptions non senties (*).

131. Ainsi donc nous croyons que toute perception pour être rappelée doit avoir continué à être dans le moi , à y être comme une perception latente et néanmoins réelle. S'il en était autrement, si ces perceptions cessaient , si après avoir éprouvé une modifica-

(*) Cf. Cardaillac, Étud. élém. dephil,, sect. V, chap. 5.

tion intellectuelle, il ne subsistait rien dans le moi de cette modification , et que le moi redevînt identiquement et absolument le même qu'il était auparavant sous ce rapport , les souvenirs ne seraient plus ce qu'ils sont réellement, des perceptions renouvelées et reconnues, mais des perceptions nouvelles et des acquisitions du moment. Mais que sont ces perceptions pendant tout le temps qu'elles attendent le rappel? Comment les reconnaît-on pour avoir été perçues et senties? Et pourquoi, puisque leur objet n'est pas présent, les rapporte-t-on au passé plutôt qu'à l'avenir? Ce sont là autant de questions que l'observation est impuissante à résoudre, et dont on a bien souvent et bien inutilement cherché la solution (*). Il nous semble que dans les explications que l'on a tentées du phénomène de la reconnaissance, on n'a pas suffisamment tenu compte de l'intervention de la raison et du principe de causalité. Cependant ce que nous voyons chaque jour dans un ordre de faits on ne peut plus familier aurait dû, par les analogies qu'il présente avec le phénomène de la reconnaissance, révéler le rôle de ce principe dans l'accomplissement de ce phénomène. Soit une substance que nous colorons d'une certaine manière par l'emploi successif de dix agents différents. Le second a fait disparaîtreîla couleur due au premier; il n'a pas annihilé l'effet du premier, il l'a seulement modifié. La couleur due au premier n'a pas cessé d'être , elle a seulement cessé de se montrer, et ainsi de suite. La couleur dernière, la couleur actuelle de la substance est due à la somme, c'està-dire, à la continuité d'existence des effets partiels produits par chaque agent. Un de moins, elle ne serait pas ce qu'elle est ; un de plus, elle ne le serait plus. Vienne un chimiste habile mettre cette substance en contact avec un réactif quelconque capable de faire revivre chaque couleur partielle, comme cette couleur n'est pas anéantie, elle reparaîtra, et le savant saura même reconnaître l'agent auquel elle était due. Animez cette substance; donnez-lui la conscience et avec la conscience, le principe de causalité, l'identité , etc. Le premier effet sera saisi par sa conscience , et le principe de causalité lui servira à connaître hors d'elle la présence de l'agent : et ainsi pour chaque effet dont elle saisira la succession. Et quand viendront les réactifs capables de réveiller les premiers effets, cette substance aura souvenir complet , c'est-à-dire qu'elle reverra en elle, comme le chimiste l'y voit, l'effet antérieurement produit, et, par l'application du principe de causalité , elle reverra l'agent auquel il est dû ; en même temps que la conscience lui attestera que cet agent

(*) Cf. Garnier, La psych. et la phrén. comp., p. 189.

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