PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VIII
n'est plus là comme cause actuelle, mais seulement comme cause d'un effet antérieur éprouvé par elle , qui a subsisté en elle , mais dont les traces , effacées par d'autres effets également sentis, viennent de reparaître à la lumière. On reconnaît par là qu'elle est le rôle du principe de causalité dans tout souvenir. Quand lintelligence est dérangée , que le principe de causalité subsiste , mais qu'elle l'applique mal, et qu'au lieu de voir dans le passé la cause du fait renouvelé , elle croit la voir dans le présent , il y a folie.
Est-il nécessaire de faire remarquer ici que dans tout ce qui vient d'être dit, nous ne pouvions avoir la prétention d'expliquer le dernier comment du fait de la mémoire : les causes premières nous échappent , et l'être intelligent ne peut les saisir que dans les faits, dont par sa volonté il est la cause première. Le mystère de la reproduction des perceptions est tout aussi impénétrable que celui de leur simple apparition , et l'explication de l'une et de l'autre échappe à l'observation et aux théories hypothétiques qu'en a tant de fois données l'esprit de système.
132. Ainsi donc ce 4m nous reste à faire est de rechercher, mais seulement dans le domaine de l'observation possible, la loi du souvenir, c'est-à-dire, les faits antérieurs auxquels tient l'exercice du double pouvoir que nous avons par la mémoire :
1° de conserver,
2° de recevoir les perceptions précédemment acquises.
133. 1° Il est d'abord de toute évidence qu'il faut quelque chose à retenir, et que, pour être, le souvenir a besoin d'une perception antécédente. La mémoire ne nous fait point faire connaissance avec les objets, si l'on peut s'exprimer ainsi; elle renouvelle seulement en nous celle que nous avions faite par l'exercice de nos facultés d'acquisition. Mais toute perception n'est pas propre à être retenue , et l'observation nous atteste qu'une perception reste d'autant plus profondement gravée dans la mémoire, qu'elle a été accompagnée d'un acte d'attention plus fort ou plus souvent répété. Ce qui a fait comparer les connaissances que donne une attention légère et distraite à des images réfléchies par un miroir, et celles que donne une attention forte , longtemps soutenue et souvent répétée, à des caractères gravés sur le marbre : d'où vient encore qu'on a in-
génicusement appelé V attention le burin de la mémoire. La raison du rapport que l'observation fait voir entre l'attention qu'on donne à une perception et la conservation de cette perception est d'ailleurs facile à comprendre. En principe tout effet produit sur un être à nature complexe, doit être en raison de l'effet particulier produit sur chacun des éléments de cette nature complexe. Or, le moi est, malgré son unité, doué de facultés diverses et nombreuses; il n'est pas seulement une intelligence, il est surtout une force, une force éminemment active, et tout fait intellectuel, toute perception est un effet, un effet qui ne peut avoir force et durée qu'autant qu'il a eu prise sur la nature tout entière du moi : c'est-à-dire, non-seulement en raison de sa clarté et de sa vivacité comme perception, mais aussi et surtout en raison de l'activité qui s'est développée à son occasion : soit que le moi l'ait déployée librement, soit qu'il y ait été forcé par l'énergie même du fait ressenti par lui. Ainsi, la loi de la conservation est d'être et de durer en raison de l'attention que l'on a donnée au fait primitif.
Cette loi n'est pas seulement relative à l'attention, c'est-àdire à l'activité, mais à toutes nos autres facultés. Une démonstration dans laquelle on appelle les sens au secours de la faculté intellectuelle est bien plus propre à être retenue ; quand, par exemple, on se sert de planches dans l'étude de l'histoire naturelle ou qu'on a sous les yeux les objets euxmêmes, qu'on fait usage de figures en relief et qu'on pratique en géométrie, etc. Mais on ne parle guère que de l'activité , parce que l'effet produit sur les sens concourt à la mettre en exercice, et que d'ailleurs c'est celle qui paraît la plus essentiel le.
Disons de suite la règle qui découle de cette loi : puisque la perception ne dure en nous qu'à proportion de l'attention qui l'a accompagnée, puisque l'on ne peut d'ailleurs se 'bien souvenir de ce qu'on a mal connu, le moyen, sinon le seul certain et le seul infaillible, au moins le plus probable elle plus rationnel pour acquérir et perfectionner l'aptitude à apprendre, à retenir et à se rappeler avec succès, est de com-